3 livres correspondent à cette oeuvre.
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[Le coeur sur la table | Victoire Tuaillon] |
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Sexe:  Inscrit le: 23 Aoû 2007 Messages: 2086 Localisation: Ile-de-France
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Posté: Lun 27 Avr 2026 13:10
Sujet du message: [Le coeur sur la table | Victoire Tuaillon]
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De façon plutôt analogue à la rédaction de _Les Couilles sur la table_, à partir du podcast homonyme, cet ouvrage est également issu d'un podcast : il vise à « jeter les bases d'une vraie révolution romantique », c'est-à-dire à métamorphoser les rapports amoureux en vue d'obtenir des relations affectives et sexuelles plus profondes et plus égalitaires. Plusieurs sujets sont abordés en succession (cf. Sommaire), dans une structure qui refuse le plan en deux parties : pars destruens et pars construens. Si la scansion du podcast n'est plus identifiable dans cet ouvrage-ci, il reste de la forme très didactique et abordable du précédent ouvrage une répartition entre le corps du texte, c-à-d. la partie discursive de chaque sujet, introduite par une page de fragments imprimés sur fond rouge, suivie souvent d'extraits de commentaires issus des épisodes du podcast, qui portent l'intitulé de « Chœurs » pour en souligner la nature de témoignage, et se terminant enfin par des références bibliographiques diverses sous les intitulés de « Sources » et de « Ressources ». Le corps du texte continue de comporter de longues citations, des outils typographiques variés y compris le gras, l'italique, le centrage et la bichromie. Certains croquis accompagnent également le texte et les annexes.
Le résultat est sensiblement identique à celui que j'avais identifié et commenté dans l'ouvrage précédent. Ce livre aussi constitue un état des lieux de la réflexion actuelle, une synthèse qui gagnerait à être diffusé auprès d'un public le plus étendu possible, et assurément auprès de la jeunesse.
Sommaire [avec résumé succinct et appel des cit.]
I. C'est une amoureuse qui vous parle [L'autrice se situe et pose l'hétérosexualité comme un fardeau dépassant l'orientation sexuelle du même nom. Cit. 1]
II. La princesse et l'escalator [Première déconstruction de la mythologie romantique. Introduction de la notion d' 'escalator relationnel' comme moyen d' « évalue[r] l'importance, la profondeur ou l'intensité de nos sentiments ».]
Chœur 1
III. Le plan cul et la vieille fille à chats [Critique de ces deux stéréotypes péjoratifs liés au célibat et
critique de la monogamie hétérosexuelle. Cit. 2]
Chœur 2 [cit. 3]
IV. Cendrillon, Platon et une moitié d'orange [Approfondissement de la déconstruction de la mythologie de l'amour romantique : sont analysés plusieurs mythes afférents. Cit. 4]
Chœur 3
V. Le vélo, la poupée et la boussole [De l'héritage néfaste de l'éducation genrée et autres séquelles de l'enfance. Cit. 5]
Chœur 4
VI. Le cœur de Chloé [Cas d'étude sur Chloé-Tal Madesta et sa transition]
VII. Le chasseur et la proie [Les effets pernicieux du masculinisme et en particulier la culture de la violence et du harcèlement. Cit. 6. Début d'alternatives par l'introduction de la notion (et de certaines pratiques) de la 'révolution romantique'. Cit. 7]
Chœur 5
VIII. Le marché du cœur [De la métaphore du marché et de la logique marchande dans les relations amoureuses et de la manière dont cette logique permet la prévalence de rapports de domination dans le couple hétérosexuel. Cit. 8]
Chœur 6
IX. Devenir chèvre [Des apparences et autres insatisfactions corporelles des femmes. Leçons pour se 'désobjectifier'. Cit 9]
Chœur 7
X. L'ingénieur et l'infirmière [Des défauts de communication entre les genres, de l'écoute, de l'empathie et de l'intelligence émotionnelle.]
Chœur 8
XI. Romance et soumission [Y a-t-il contradiction entre hétérosexualité et féminisme ? Le problème de la romance et suggestion de quelques techniques « pour que les romances […] soient plus joyeuses qu'aliénantes »]
Chœur 9
XII. La révolution romantique n'est pas un dîner de gala [Prise de distance critique de l'autrice sur certains de ses propres postulats concernant sa 'révolution romantique'. Cit. 10]
Prolongations :
Livres, les indispensables
Podcasts, les indispensables
Livres pour les plus jeunes
Violences amoureuses : repères
Cercles de parole et d'écoute : mode d'emploi
Coulisses
Cit. :
1. « Je crois que nous sommes de plus en plus nombreu.ses à trouver l'hétérosexualité inconfortable. Et je ne parle pas tant du fait de désirer des hommes que de ce que ces relations entraînent trop souvent, de ce qui pèse sur nous toutes depuis si longtemps et que les luttes féministes ont enfin permis de nommer :
la condescendance du 'mansplaining'
les microviolences ordinaires
la charge mentale
la charge domestique...
et émotionnelle...
et sexuelle.
Je sais que nous sommes nombreu.ses à chercher la sortie, à nous demander comment résister, concrètement, pour ne pas renoncer à l'amour sans pour autant continuer de subir la soumission hétérosexuelle ordinaire. Et si nous ne voulons pas renoncer à l'amour, peut-être nous faudra-t-il renoncer à autre chose. Mais à quoi ? à la cohabitation ? à la monogamie ? au couple ? à l'amour romantique ? à l'hétérosexualité ?
L'une des personnes que j'admire le plus au monde, l'écrivaine Virginie Despentes, a souvent raconté comment devenir lesbienne à 35 ans l'avait libérée. Quand je l'ai rencontrée en 2019, je lui ai demandé si un tel changement pouvait se décider. Elle m'avait répondu cette phrase qui résonne encore chez moi : "On ne peut pas décider de devenir lesbienne mais on peut accueillir la possibilité avec enthousiasme." » (p. 14)
2. « Les amitiés féminines ont en effet été souvent dévalorisées ou invisibilisées par la culture patriarcale, qui ne pouvait les concevoir que sur le mode de la rivalité, de la jalousie, de la compétition, ou de l'anecdotique. Par exemple, il est très récent de voir représentées de grandes amitiés féminines dans la fiction, ou d'entendre parler de sororité.
Mais quand la sororité existe, concrètement, alors les catégories méprisantes de 'vieille fille à chats', ou de 'plan cul', perdent leur pouvoir de nuisance : on peut commencer à voir que nos plus grandes, belles, solides, longues histoires d'amour, nous sommes peut-être déjà en train de les vivre, sans prince charmant, mais avec nos ami.es.
Déconstruire ainsi la monogamie pourrait aussi être une façon de nous protéger. On sait que les ruptures amoureuses sont probables (c'est statistique), et souvent douloureuses. On sait également que nos relations amoureuses peuvent aussi être le lieu de violences, physiques ou psychologiques. Construire un réseau affectif solide, en dehors du couple, c'est s'assurer un rempart, un refuge, un lieu où l'on sera en sécurité. Parce qu'à tout miser sur une seule relation, on peut se retrouver beaucoup trop vulnérable quand celle-ci se rompt.
[…]
"Qu'est-ce qu'on se doit ?" Très concrètement, cela veut dire : qui sera là dans la détresse et la tristesse, dans les moments de deuil et les coups durs ? Qui sera là pour nous apporter un bol de soupe si on est malade ? Avec qui voulons-nous créer des liens de solidarité réciproque ? Dans la culture monogame, c'est l'une des fonctions essentielles du couple. Voici la question que pose l'essayiste Brigitte Vasallo : que se passerait-il si ces promesses de secours, d'assistance, de soin, d'entraide, on les formait aussi avec nos ami.es et avec toutes les personnes présentes dans notre réseau affectif ? » (pp. 50-51)
3. [Juliette] : « Je suis handie. J'ai une maladie neurologique, j'ai des douleurs physiques, de la fatigue chronique et de forts troubles cognitifs. J'ai connu et pratiqué le couple libre plusieurs fois avant de tomber malade, au moment où j'ai rencontré mon compagnon. […] Mon compagnon est devenu mon aidant familial, un espace d'intimité essentiel dans mon quotidien. Il est le seul à savoir comment me lever du canapé, quand il faut fermer les volets, quel geste accomplir pour me soulager... La liste est longue, et c'est loin d'être anecdotique. Ce n'est pas une couche qui vient s'ajouter aux relations amoureuses classiques : je ne peux pas m'en défaire car ces besoins rythment ma vie. Il en est de même pour l'amour fusionnel : je vois bien l'idée de remettre en question ce concept, d'ailleurs, je ne le partageais pas vraiment, mais que se passera-t-il pour moi le jour où notre histoire s'arrête ? […] J'ai l'impression que je ne rêve plus avec le même vocabulaire amoureux et je me sens souvent très seule. » (p. 56)
4. « […] c'est le mythe de l'omnipotence : l'amour qui peut tout, qui peut transformer les monstres en princes, surmonter tous les obstacles.
[…]
Le mythe de l'incomplétude [qui provient du _Banquet_ de Platon] va donc de pair avec celui de l'éternité (le véritable amour dure toujours), mais aussi avec celui de l'unicité et de la prédestination. Ce mythe, on le trouve notamment dans les chansons populaires.
[…] On ne fera plus qu'un, on se comprendra sans se parler, on fera partie l'un de l'autre : c'est le mythe de la fusion – un mythe qui peut nous faire croire qu'on a des droits sur l'autre. Car si l'autre, c'est nous, alors on le possède – et on est 'possédé.e'...
[…]
Déconstruire ces mythes, ce n'est pas rejeter nos émotions. C'est ouvrir la voie à des relations qui seront encore plus intenses, exaltantes, magiques, enfin basées sur l'honnêteté, l'égalité, le respect de nos limites. » (pp. 68-69, 72)
5. « [Ginevra Ugucciolini, in : _Couple : la famille en héritage. Sexe, argent, traditions... Comment les croyances familiales pèsent sur notre vie de couple_ (2020)] :
"On peut être 'pas aimé.e', dans le cas d'abandon, ou 'mal aimé.e', dans le cas de maltraitances ou de négligences – physiques, mais aussi psychologiques ou verbales. Or les enfants, contrairement aux adultes, ne peuvent pas avancer avec ça, ils ne peuvent pas se dire : < Moi je suis quelqu'un de bien, la manière dont on me traite n'a rien à voir avec moi, c'est lui ou elle, le papa ou la maman, qui est quelqu'un de mauvais parce qu'il ou elle n'est pas capable de m'aimer.> Ça, un enfant n'est pas capable de la penser. Jamais. Les enfants ne remettent pas en question l'amour que leurs parents ont pour eux. Si bien que l'enfant confronté.e à un manque d'amour va devoir se justifier autrement, en si disant : < C'est moi qui ne mérite pas leur amour, donc je vais essayer de faire en sorte de le mériter, donc je vais être par exemple l'enfant parfait, donc je vais réprimer qui je suis pour correspondre à ce que mes parents veulent de moi. Donc je vais accepter des abus, je ne vais rien dire, je ne vais pas verbaliser. Je vais accepter des violences. Mais je vais démontrer que j'aime quand même mon parent. [...]>"
Autrement dit, on apprend d'abord à reconnaître l'amour à partir de celui qu'on a reçu enfant, même si cet amour est malsain, maltraitant, violent, incomplet, insécurisant. On est tout et toutes marqué.es par ce premier amour. » (p. 89)
6. « Être faussement écoutée, pas vraiment prise au sérieux ; c'est une sensation si banale qu'il arrive qu'on ne la remarque plus. Et qui participe à l'auto-dévalorisation des femmes : comment peut-on avoir confiance en soi, sentir nos désirs, nos envies véritables, quand on nous renvoie que ce qu'on dit, ce qu'on est ou ce qu'on fait ne compte pas vraiment ? L'existence de cette fuckzone nous impose d'être tout le temps sur nos gardes. Et cela vaut autant dans la sphère personnelle ('cet homme s'intéresse-t-il vraiment à ce que je dis ou veut-il juste coucher avec moi ?') que dans un cadre professionnel ('a-t-il vraiment un intérêt pour mon projet, ou a-t-il autre choses en tête ?').
Autrement dit, la mentalité du prédateur impose aux femmes un rôle de proie. » (p. 129)
7. « Passer d'une culture de la prédation et de la contrainte à la culture du consentement et du désir enthousiaste, dans nos interactions, ce n'est pas demander l'autorisation à chaque geste, ce n'est pas signer un formulaire avant de baiser, c'est trouver des moyens de rendre cool et excitant le fait de rester tout le temps connecté.e au désir de l'autre et à son propre désir. Cela peut prendre des formes très différentes, verbales ou non verbales. En pratique, ça veut dire que ça ne nous semble plus bizarre ou dérangeant, quel que soit notre genre, de prononcer des phrases comme :
"Tu me plais beaucoup. Je te trouve très beau. Je crois qu'on est en train de se séduire, c'est ça non qui est en train de se passer ? Hey... c'est hyper intense de t'embrasser, ça te va si on fait ça ? J'ai pas tellement envie de sexe, mais j'ai très envie que tu me caresses longtemps, ou j'ai très envie de faire des câlins en fait. Ça fait très longtemps que personne ne m'a touché, tu veux bien ralentir ? En ce moment j'ai des problèmes pour bander. J'ai envie de toi. T'as des capotes ? Est-ce que tu as envie que je vienne à l'intérieur de toi ? Encore ? J'arrête ? Tu veux continuer ? Tu me passes du lubrifiant / Tu veux du lubrifiant ? Est-ce que je vais trop loin ? Ça va comme ça ? Tu te sens bien ? Te force pas, t'es obligé de rien du tout. Dis-mois comment te faire jouir. Dis-moi ce qui te fait du bien. Hey, je croyais que j'avais envie de sexe, mais en fait ce dont j'ai envie, c'est que tu me serres très fort dans tes bras. Est-ce que tu aimerais que je te suce ? Ça te dirait d'utiliser un jouet ? J'ai besoin d'un peu plus de salive. T'inquiète j'ai vu que tu bandais plus, ça va. J'ai vu que t'avais pas eu d'orgasme, est-ce que c'était bien quand même ? J'ai envie de t'embrasser."
La révolution romantique est une révolution de l'empathie dans la séduction ET dans le sexe. » (p. 133)
8. « Tu ne dors plus. Les yeux fermés, tu comptes tes matchs sur Tinder : 324. Tu penses à tous les kilos que tu as réussi à perdre (un deux trois quatre cinq six... sept!!!) ; tu fais la liste de tes ami.es et tu les classes – premier, deuxième et troisième cercles -, et celle de toutes les personnes avec qui tu as couché dans ta vie (Benjamin, Camille, Matthias, Ivan, François...) et tu les comptes et tu ajoutes le nombre de compliments qu'on t'a faits cette semaine ; tu prends ce chiffre, et tu le multiplies par le nombre de followers que tu as sur Instagram (4598), auquel tu ajoutes le nombre de fêtes auxquelles tu as été invité.e cette année (6), que tu divises par le nombre de SMS en attente de réponse sur ton smartphone (14) ; tu multiplies le tout par ton salaire annuel (30.786, bruts) ; si tu es une femme, tu divises ce chiffre par le nombre d'années d'études supérieures que tu as faites – plus tu es diplômée, moins ta valeur est élevée ; si tu es un homme, tu ajoutes ta taille, en centimètres, mais seulement si ce chiffre est supérieur à 180 ; en dessous, tu divises ; tu mets en facteur ton âge – à partir de 22 ans, si tu es une femme, tu sais que ta valeur diminue ; tu ajoutes à ce total le nombre de livres de développement personnel que tu as lus dans ta vie, pour apprendre-à-croire-en-toi-exiger-le-meilleur-devenir-toi-même-cesser-d'être-gentil-pour-être-vrai-et-pour-découvrir-comment-te-faire-des-amis-séduire-à-tous-les-coups-développer-ton-potentiel-faire-fructifier-tes-talents, que tu multiplies par la somme totale que t'ont coûtée toutes tes séances de thérapie et de coaching – 60 euros de l'heure ; et tu cherches ainsi à calculer ton score de désirabilité, le résultat de ton classement sur le marché... (89.732?) et le taux de probabilité qui dit si tu mérites assez de vivre une belle, vraie, grande relation amoureuse... si tu le mérites vraiment (je sais pas)... si c'est possible, encore. » (p. 146)
9. « Après une année avec mes chèvres, je suis rentrée chez moi. J'ai remis mes talons, mon vernis à ongles, je me suis réhabituée à être scrutée, commentée, harcelée dans la rue, j'ai recommencé à m'insulter de temps en temps devant un miroir, à me sentir moche, inadéquate, insatisfaite. Mais quelque chose a changé. Désormais, dans les moments où je voudrais être plus belle, plus mince, différente, dans les moments où je me sens moche et pas comme il faut, où j'ai peur de vieillir, peur de mes rides et de mes seins qui tombent, où je me reprends à m'insulter, à mépriser mon propre corps alors je croise mon reflet dan le miroir et je fais : "Bêêêêêê..."
déformater son regard
se rendre compte que rien n'est vraiment laid, difforme, raté
aller se promener au musée, chercher des corps qui nous ressemblent
aller au hammam et voir d'autres personnes nues
s'abonner à des centaines de comptes Instagram, qui montrent des bourrelets, des vergetures, des rides, des cicatrices, et trouver ça beau
reconnaître la beauté dans des endroits de plus en plus inattendus
faire des pactes avec ses amies, sa mère, ses cousines : "jamais plus jamais on ne commente spontanément l'apparence les unes des autres, d'accord ?"
jouir pour guérir ; guérir des blessures, des violences, de la dissociation traumatique ; tout doucement
se traiter, quoi qu'il arrive, comme une amie, une amoureuse, une gardienne protectrice une déesse
C'est la pensée politique qui me guérit de mes névroses intimes.
Parce que nous sommes nos corps, que nos émotions et nos pensées sont liées, écouter nos corps, c'est politique. » (pp. 180-181)
10. « Au début de mes recherches, je voyais la révolution romantique d'abord comme une transformation de nos formes de relation – j'étais en particulier très intéressée par la remise en cause de la monogamie et de l'idéal de fidélité sexuelle dans nos relations amoureuses, par les outils de communication pour résoudre les conflits, pour développer l'empathie et la compréhension mutuelles, etc. Mais je me suis rendu compte que tout ce qui pouvait m'apparaître comme émancipateur pour les individus se retournait vite contre les parties structurellement plus faibles. Prenons l'exemple de l'escalator des relations, exposé dans le premier chapitre : j'ai été assez vite alarmée de l'enthousiasme que ce concept provoquait chez les auditeurs masculins, y compris chez mes amis ("Oh génial, ça va me permettre d'expliquer à la fille avec qui je couche depuis trois ans pourquoi je ne veux surtout pas m'engager avec elle, ni la présenter comme ma copine, ni renonctrer ses parents, ni rien lui promettre, parce que c'est tellement convenu, conventionnel, tous ces trucs, mais elle ne comprend pas que moi je refuse de monter sur l'escalator, je suis un révolutionnaire !").
Même chose pour le polyamour, c'est-à-dire la possibilité, pour les individus, de nouer plusieurs relations amoureuses, en toute transparence, et que toutes les personnes impliquées soient consentantes. […] Je suis beaucoup plus prudente maintenant que j'ai constaté comment ce bel idéal avait été récupéré par de nombreux hommes hétérosexuels […]
[…]
[…] le capitalisme se transforme et perdure en intégrant toutes les critiques et les contestations qui lui sont faites. La société réclame plus d'autonomie et de créativité ? Les entreprises vont se mettre au management horizontal, et vous serez votre propre patrin (votre propre exploiteur). La planète brûle ? On va faire du green washing. […]
Pour le patriarcat, c'est pareil : chaque fois que nous croyons que de nouvelles normes, de nouveaux modèles relationnels, de nouveaux comportements peuvent émanciper les femmes, cela se retourne (en partie) contre elles. » (p. 255-256)
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[Les couilles sur la table | Victoire Tuaillon] |
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Sexe:  Inscrit le: 23 Aoû 2007 Messages: 2086 Localisation: Ile-de-France
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Posté: Mar 21 Avr 2026 17:23
Sujet du message: [Les couilles sur la table | Victoire Tuaillon]
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Longtemps, je n'avais entendu parler de l'autrice que comme productrice du podcast « Les couilles sur la table », souvent cité dans la littérature féministe. Je ne l'ai pas suivi, et je comprends désormais pourquoi, à de rares exceptions près, je ne suis pas très porté sur l'écoute des podcasts étant plus à l'aise dans la lecture. De plus, j'ai sans doute éprouvé quelques réserves inexprimées relatives à ce titre qui me semblait déplaisant, racoleur plutôt que percutant. Jusqu'à ce que je n'aie l'occasion de rencontrer Victoire Tuaillon à la présentation d'un ouvrage, d'être très favorablement impressionné par la manière dont elle a mené l'entretien en question, avec esprit d'égalité, d'amitié, de connivence, et de découvrir par la même occasion que deux ouvrages siens avaient été tirés de deux podcasts homonymes : celui-ci ainsi que _Le cœur sur la table_, tous deux parus en 2021.
_Les couilles..._ est donc un livre concernant les travaux féministes actuels sur la masculinité et ses effets nocifs. Plutôt que d'un essai qui démontrerait une thèse spécifique, il s'agit d'un état des lieux de la réflexion française contemporaine qui réagit peut-être à l'idéologie masculiniste du « masculin en crise » et tient assurément compte de l'actualité de #MeToo. Néanmoins, si le podcast – à l'heure de la rédaction de l'ouvrage – comportait 46 épisodes, issus chacun (ou presque) d'un entretien avec un.e auteur.trice invité à présenter son travail particulier, le livre compte cinq parties qui se terminent chacune par un « Focus épisode » tiré donc d'un podcast. L'on comprend ainsi aisément que cet ouvrage est complémentaire et pas du tout une transposition facile des contenus déjà diffusés sur l'autre medium. Son architecture s'adapte à une description logique et générale de la masculinité, à partir de sa « Construction », c'est-à-dire à la fois de son inoculation à travers l'éducation genrée et de sa naturalisation épistémologique, jusqu'aux « Esquives » c'est-à-dire les possibles antidotes envisagés pour s'en libérer, notamment en déconstruisant la sexualité hétérocentrée.
L'autrice convoque un certain nombre de sources journalistiques ou scientifiques, elle opère une brève sélection bibliographique « Pour aller plus loin » en fin de chaque partie, ne se prive pas de faire part de ses propres expériences, questionnements, découvertes, doutes et inquiétudes quotidiennes, sur un ton très accessible et se valant d'une typographie (avec encadrés, codes couleurs, cit. en exergue dans le texte, quelques croquis, etc.) qui rappellent les manuels scolaires. En vérité, plutôt que d'être dérangé – comme je l'aurais peut-être été il y a quelques années – par ce format scolaire, je me suis laissé emporter par le souhait que cet ouvrage puisse avoir une certaine diffusion auprès de lycéens et d'étudiants, éventuellement dans le cadre des fantomatiques et controversés cours d’Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle théoriquement prévus dans les écoles.
Ce serait mensonge que d'affirmer que j'ai beaucoup appris de cette lecture, puisqu'elle fait écho à des débats connus et des références fréquentes dans la littérature sur le genre. Cependant, cette œuvre de synthèse qui ne perd nullement en rigueur tout en étant si accessible, présente tous les avantages de ce type d'ouvrage : elle offre une vue d'ensemble actuelle, une excellente entrée en matière, en sus de la perspective personnelle de l'autrice, laquelle est souvent très emblématique et facilement mémorisable.
Table [avec appel des cit.]
Introduction
Focus épisode : « Éducations viriles »
I. Construction :
Comment la masculinité vient aux garçons
L'illusion d'un modèle masculin naturel :
- La vraie nature du mâle ?
- Et la différence physiologique entre les sexes, alors ?
Il n'y a pas de crise de la masculinité :
- À quoi ressemble la masculino-sphère ?
- Qui gagne perd ?
De la virilité aux masculinités
Focus épisode : « Les gars du coin »
II. Privilège :
L'homme, cet être humain standard
Des villes très viriles : des skateparks au harcèlement de rue :
- Des rues au masculin
- Harcèlement de rue : la performance de la masculinité [cit. 1]
- La ville, organisée par des hommes, pour les hommes
Les privilèges de l'homme au travail :
- Comportements, culture, valeurs : le travail rémunéré reste masculin
- Boys' club @work
- 'Ça va, c'est pas si grave.' Ah oui, vraiment ?
- Harcèlement sexuel : quand les environnements de travail deviennent hostiles
- Harcèlement de rue ou de bureau : même combat [cit. 2, 3]
Focus épisode : « Une autocritique du mâle » [cit. 4]
III. Exploitation :
Travail domestique : l'exploitation invisible :
- Masculinité et travail domestique : c'est compliqué
- Mise en ménage : qui fait le ménage ? [cit. 5]
- Ces solutions si difficiles à appliquer
Charge mentale et travail émotionnel
(Ir)responsabilités reproductives : masculinité, contraception et grossesse :
- La contraception masculine existe (le saviez-vous?)
- Quand l'enfant vient : les hommes face à une grossesse non désirée
- Irresponsabilité domestique, domination politique
Focus épisode : « Ce que la soumission féminine fait aux hommes »
IV. Violence :
Violences conjugales
Violences sexuelles et culture du viol
Le viol comme performance de masculinité
L'impunité des violeurs
Ma bite e(s)t mon couteau
L'érotisation de la violence et de la contrainte
Refuser les refus et insister
L'invisibilisation de certaines formes de violence sexuelle
Paroles de violeurs ?
Sortir de la culture du viol ? [cit 6]
Focus épisode : « Les vrais hommes ne violent pas »
V. Esquives :
Repenser la sexualité :
- Repenser le désir [cit. 7]
- Esquiver les scripts hétérosexistes
- Le tabou de "l'autre" pénétration
- Réinventer nos scripts sexuels (et amoureux)
L'éducation des garçons
Comment être un allié ?
Focus épisode : « Cours particulier avec Paul B. Preciado »
VI. Prolongation :
Remerciements
Suggestions d’œuvres
Index des épisodes
Coulisses
Cit. :
1. « Le harcèlement de rue est la performance de masculinité qui consiste pour les hommes à user de leur droit à commenter le corps des femmes, à les mettre mal à l'aise, à les insulter, et, plus largement, comme droit à disposer de leur temps et de leur attention.
Je précise que je n'ai rien contre les conversations impromptues, les rencontres non prévues, ni qu'on me demande l'heure ou de l'argent ou des indications sur le chemin à suivre – bref, je ne suis pas contre les interactions entre inconnu.es dans l'espace public. Je fais simplement remarquer que celles-ci, quand on est une femme, sont le plus souvent sexualisées. Mais alors, me diront certains, outrés et indignés, on ne peut même plus draguer dans la rue ? Eh bien non, peut-être plus. D'abord parce que si ce mode de rencontre était efficace dans les années 1960, il ne l'est plus tellement aujourd'hui (à peine 5% des couples se rencontrent ainsi, contre presque 15% en 1960). Et puis, vous aurez beau être poli, courtois, souriant : vous arriverez après bien d'autres ; et comme eux, vous serez d'abord une interruption dans notre journée.
[…]
Un point encore. Tous les hommes qui draguent en plein air ne le comprendront peut-être pas, mais du harcèlement de rue au sentiment d'insécurité, il n'y a qu'un pas. Ce n'est pas que les hommes qui nous abordent soient forcément dangereux. Mais c'est comme si tout l'espace public nous réassignait au statut d'objet vulnérable.
[…]
Le privilège masculin en ville, ce ne sont donc pas seulement des choses que les hommes font, mais aussi tout ce qu'ils n'ont pas à faire. » (pp. 81-82)
2. « En sortant de cet entretien avec Marilyn Baldeck, j'ai repensé aux cultures des entreprises dans lesquelles j'avais travaillé, comme serveuse, hôtesse d'accueil, secrétaire et journaliste. Ainsi, dans l'une des rédactions où j'ai travaillé, des chefs et des collègues me faisaient tous les jours des remarques sur mon apparence physique. Ils me félicitaient si mes sourcils étaient bien épilés, si j'avais maigri, s'ils me trouvaient bien habillée ; la taille de ma poitrine était un fréquent sujet de plaisanteries ou de remarques. Parmi les hommes plus âgés de la rédaction, certains ne communiquaient avec moi que sur le mode du flirt condescendant ; je pense qu'ils ne s'en rendaient même pas compte. Ce n'était ni méchant ni hostile de leur part, ils ne cherchaient pas à me nuire : je pense qu'ils n'arrivaient tout simplement pas à envisager une autre façon d'interagir avec une jeune femme de vingt ans. Je n'étais pas d'abord une collègue, avec qui ils auraient pu échanger des réflexions sur l'actualité, j'étais avant tout une jeune femme, avec qui ils pouvaient badiner. Ils se pensaient galants. Et de mon côté, je dois reconnaître que je me prêtais, un peu gênée, à ce script relationnel affreusement étroit ; parce que je ne savais pas encore comment faire autrement, parce que c'est comme ça que j'ai été socialisée, à faire plaisir, à être mignonne. » (p. 103)
3. « Être la norme, c'est un privilège. Être la norme, c'est ne jamais avoir à se remettre en question. C'est naître et vivre avec un sentiment de légitimité tranquille. C'est évaluer le monde selon sa propre perspective et la croire toujours objective... Aucun bénéficiaire de privilège n'a objectivement intérêt à le remettre en question.
Je comprends que quand les privilèges sont nommés et identifiés, cela provoque des réactions de déni outré, de colère, de peur, et d'opposition. Parce que la reconnaissance du privilège fait naître des questionnements sur sa propre histoire : ai-je vraiment mérité la place que j'occupe, ou est-ce que tout un système de hiérarchisation a fait en sorte que je sois favorisé.e, juste parce que je suis né homme, parce que je suis né.e blanc.he, parce que je suis né.s dans une famille bourgeoise et pas d'ouvriers ? Des questionnements sur sa valeur morale : si je bénéficie de privilèges sans activement combattre le système qui les permet, est-ce que cela fait de moi "une mauvaise personne" ? Parce que si on pense que cet ordre est injuste, alors on ne peut plus, sans être incohérent, ne pas essayer de le combattre. » (pp. 105-106)
4. [Raphaël Liogier interviewé autour de son ouvrage _Descente au cœur du mâle : de quoi #MeToo est-il le nom_ (2018), in : « Une autocritique du mâle] : « Il faudrait pouvoir lâcher prise, vraiment. Ne plus assigner et s'assigner l'autre et soi, en rôle préconçu. Ne plus assigner une identité préconçue, ni celle de la reproductrice, ni celle de la poupée Barbie, ni celle du héros, ni celle de celui qui sait, ni celle du tombeur, ni rien d'autre de prédéterminé. Parvenir à fluidifier les situations. Ne pas s'arc-bouter sur une image fixe, de l'homme que nous devrions être et surtout paraître. Surmonter l'éventuelle honte ou l'embarras qui peut surgir lors d'une rencontre ou dans une relation, avec une femme qui gagne plus d'argent, qui a plus de succès, qui occupe une fonction hiérarchique plus élevée, qui a eu une vie sexuelle plus épanouie, ce qui n'empêche pas de séduire, de jouir du consentement de l'autre. En quête de sexe épisodique ou de grand amour, peu importe. Ne plus voir en l'autre une cible à atteindre, un objet à saisir, l'occasion d'une démonstration de force, mais un sujet volontaire et désirable, parce que volontaire, qui ne se dégrade nullement, en se comportant aussi librement que nous. L'égalité est libératrice, parce qu'elle révèle les artifices du théâtre social qui nous imposait, à l'un comme à l'autre, un rôle écrit d'avance. S'ouvre alors un espace de confiance en soi et en l'autre, comme une terre inexplorée, où quelque chose de nouveau et de commun peut se construire. » (p. 112)
5. « Comment expliquer que les femmes se mettent subitement à en faire encore plus au moment de la cohabitation ? L'une des explications les plus fécondes est celle du 'doing gender' : effectuer des tâches ménagères est à la fois une façon de performer son genre et de prouver son amour à l'autre, son amour à la famille. On se prouve qu'on est une "bonne" femme, on témoigne son amour à l'autre en faisant de bons petits plats, en tenant bien la maison. À l'inverse, parce qu'elles sont depuis si longtemps attachées au féminin, certaines tâches sont perçues comme dévirilisantes – laver les toilettes, par exemple. […] Accomplir des tâches ménagères, c'est donc aussi accomplir des performances de genre, qui apportent leur lot de plaisir et de satisfaction – parce que bien se conformer à son genre, c'est infiniment sécurisant. Voilà ce qui peut expliquer que nos habitudes soient si difficiles à changer. » (pp. 122-123)
6. « Nous n'avons pas tous.tes, en fonction de notre position sociale, de notre place dans les rapports de domination, les mêmes capacités à consentir et à désirer. Lorsque l'on est socialisée comme femme et qu'on nous éduque à faire plaisir et à rendre la vie agréable aux autres, sommes-nous assez armées pour percevoir notre propre désir et lui accorder autant de place qu'au désir de l'autre ? Quand toute notre société nous répète que le sexe c'est important, positif, que "la pipe est le ciment du couple", et que les hommes ont "des besoins" qu'il faut contenter (sinon "il ira voir ailleurs") ? Quant aux hommes hétérosexuels, sommés d'accumuler les relations sexuelles pour prouver leur virilité, de désirer en toutes circonstances toutes les femmes avec qui ils auraient la possibilité d'obtenir des rapports sexuels, de quel pouvoir de réflexivité disposent-ils sur leur propre désir ?
Parfois, il m'arrive de douter de l'utilité du travail que nous faisons, nous les féministes, pour expliquer, identifier, convaincre. Le problème est-il vraiment que les hommes ne sont pas assez convaincus que c'est mal de violer ? Je ne crois pas. Je crois que si le viol est le crime le plus courant dans nos sociétés, c'est, comme pour le harcèlement sexuel, parce que les hommes ont le droit de le faire. Parce que toute leur socialisation les convainc que leur désir est plus important que celui de l'autre. » (p. 180)
7. « De même, prendre conscience que nous ne sommes jamais de purs individus, mais que toutes nos interactions sont influencées par la position de pouvoir que l'on occupe dans l'espace social, permet d'avoir une vision plus claire des enjeux d'une relation de séduction ou sexuelle. Il faudrait donc toujours pouvoir évaluer comment les différences d'âge, de profession, de notoriété, de force physique, de capital économique ou culturel, de personnalité, de beauté, de santé physique et mentale... participent aux dynamiques de pouvoir d'une relation. […]
Ces prises de conscience permettent aussi de percevoir plus finement son propre désir. Ai-je vraiment envie de cette relation sexuelle ? Est-ce que je me sens obligé.e parce que j'ai dragué cette personne ? Que ça lui ferait tellement plaisir ? Ou, dans une relation longue, parce que ça fait longtemps qu'on ne l'a pas fait, quand même ? Ça demande ensuite d'être capable de le verbaliser, a fortiori quand on ne connaît pas bien la personne – pas forcément en demandant l'autorisation pour chaque geste, mais au moins en formulant ce dont on a envie. Voir ce que ça fait à l'autre, comment i.elle réagit. "J'ai envie de l'embrasser. J'ai envie de toi ? Est-ce que tu te sens bien ? Ça te plaît ce que je te fais ? Ça va ? Tu es sûr.e ?" Toutes ces propositions devant laisser une vraie possibilité à l'autre de s'exprimer. Si l'autre se sent obligé.e d’accepter, parce que vous lui mettez la pression ("Tu m'as tellement chauffé.e, tu vas pas me laisser dans cet état !") parce que vous faites du chantage affectif ("Ça veut dire que tu m'aimes plus") ou parce que vous estimez qu'on vous doit quelque chose ("Je t'ai payé le resto !"), vous réduisez les possibilités qu'i.elle s'exprime librement. Le sexe n'est pas une récompense pour avoir été gentil.le. Personne ne doit rien à personne, ni attention, ni activité sexuelle. » (pp. 195-196)
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