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[Le grand marché | Benjamin Jung]
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Posté: Aujourd'hui, à 14:02
MessageSujet du message: [Le grand marché | Benjamin Jung]
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Ce livre est le résultat d'une enquête journalistique conduite à partir de mai 2023. Il aurait dû être intitulé : « Les stratagèmes et les ressources permettant le contournement des interdictions d'exportation des fournitures militaires françaises à la Russie suite à la guerre en Ukraine ». Comme tout reportage autour d'un conflit, il contient d'abord, sur presque la moitié du texte, le témoignage direct de la situation du front, où le journaliste découvre le rôle inédit des drones, et surtout l'existence de leurs composants électroniques français. Aujourd'hui cette découverte est d'autant plus consternante que le nom des drones Shahed, qui embarquent cette technologie française de pointe, nous est devenu familier dans le cadre d'un autre conflit en cours, celui qui fait suite à la deuxième attaque israélo-américaine de l'Iran. Si l'interrogation parlementaire quand au détournements des sanctions contre Moscou, exprimée le 4 octobre 2023 par le député EELV Julien Bayou au ministre des Armées de l'époque et actuel Premier ministre, Sébastien Lecornu, fut alors « balayée d'un revers de la main », il est possible que la réaction serait tout autre aujourd'hui, si par malheur nos forces navales engagées en « mission purement défensive » en Méditerranée orientale et vers le détroit d'Ormuz venaient à être frappées par des drones iraniens dirigés grâce aux systèmes de navigation fabriqués par les deux fleurons de l'industrie militaire grenobloise que sont STMicroelectronics et Lynred, grassement financés par les deniers publics français ainsi que les fonds des projets de défense de l'Union européenne... L'arroseur arrosé.
Néanmoins, ceci n'est que digression et pure spéculation personnelle. L'ouvrage s'attelle ensuite à détricoter le montage financier complexe et planétaire connu sous le nom de « réseau Zimenkov » permettant ce trafic de matériel de guerre, qui se déguise souvent opportunément en productions pouvant servir aussi dans le civil. L'enquête se poursuit par le dévoilement des sources financières de ces mécanismes, qui passent par la transformation des exportations de gaz naturel russe par les anciens gazoducs en nouvelles exportations de gaz naturel liquéfié, à travers tous les ports et autres infrastructures méthanières d'Europe occidentale. Sont mises en exergue spécifiquement les responsabilités du groupe TotalEnergies, de la Chambre de commerce et d'industrie franco-russe, ainsi que des entreprises possédées la famille Mulliez qui prospèrent en Russie.
Un sujet d'enquête tel le business de la guère est difficile et opaque. S'il est intuitif de deviner que des intérêts colossaux et mondiaux dérivent de l'industrie des armements, qui ne sauraient s'encombrer du droit international ni d'autres annonces humanitaires à l'usage des opinions publiques ignares de quelques pays se voulant démocratiques, j'ignorais jusqu'à l'existence, à Lyon, d'un « Observatoire des armements. Fondé en 1984, sous le nom de Centre de documentation et de recherche sur la paix et les conflits, l'observatoire est le seul centre d'expertise et de ressources indépendant spécialisé dans le domaine de la défense et de la sécurité en France » (p. 203). Il serait naturellement fort souhaitable que ses analyses, rapports annuels et autres enquêtes à destination des parlements connaissent la plus grande divulgation publique possible.
Cet ouvrage, quand à lui, paie le prix d'une identification inexacte et peut-être aussi d'un mélange journalistique de différents fils d'enquête hétérogènes, d'intérêt et de niveau d'approfondissement inégaux.



Cit. :


1. [Témoignage de Max, officier ukrainien engagé en 2014 comme assistant d'un grenadier des forces spéciales] « Il est absolument certain que les drones représentent le plus grand chamboulement à avoir eu lieu sur le champ de bataille au vingt et unième siècle. Son impact sur la manière de faire la guerre est aussi grand que celui qu'avait eu le char d'assaut au siècle dernier. Les Russes utilisent de plus en plus de ces drones, et ils deviennent plus efficaces, plus précis, plus destructeurs, plus meurtriers. Ceci nous force à adapter nos tactiques. Les mouvements de troupes et de matériels à l'arrière se font exclusivement de nuit pour éviter d'être repérés depuis le ciel, et les mouvements de soldats sur le front sont presque inexistants à cause de la peur de se faire prendre pour cible. Ni nous, ni nos ennemis ne pouvons faire quoi que ce soit sans être vus désormais. » (p. 59)

2. « Je jette un œil aux déclarations d'imports des douanes russes sur lesquelles j'ai pu mettre la main avant mon départ pour l'Ukraine et ce que j'y trouve est édifiant. Des composant fabriqués par Lynred [près de Grenoble, France] ont bel et bien été livrés en Russie à neuf reprises entre le 2 mars 2022 et le 24 avril 2023, soit bien après le début de la guerre en Ukraine, pour un total de deux millions et demi de dollars. Sur les neuf transactions que je peux identifier, sept concernent des "composants semi-conducteurs photosensibles", soit des capteurs, le cœur de métier de Lynred. La commande du 24 avril 2023 aurait d'abord transité par une société chinoise pour arriver chez son client final à Moscou. Ce dernier, nommé Videofon MV, est spécialisé dans les hautes technologies de surveillance vidéo et thermique, pour des applications dédiées à la sécurité antiterroriste, à la surveillance des risques environnementaux, et à des usages militaires. Comme par hasard. Sur son site internet, Videofon MV livre même fièrement l'identité de ses principaux clients. "Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie, ministère de la D2fense de la Fédération de Russie, ministère des Affaires intérieures de la Fédération de Russie, ministère des Situations d'urgence de la Fédération de Russie, service pénitentiaire fédéral de la Fédération de Russie, gouvernement de Moscou", ainsi que "de nombreuses autres entreprises d'importance stratégique". Des partenaires de prestige qui ont tous à voir avec l'effort de guerre du Kremlin. » (pp. 75-76)

3. « Car si les fabricants de composants électroniques sont situés en Europe, en Amérique du Nord ou encore au Japon, ceux-ci n'expédient pas les composants nécessaires à la fabrication d'armes directement à la Russie. Les sanctions, embargos et lois internationales les en empêchent. Pour cette raison, ils passent par des sociétés relais étrangères, à qui ils envoient leurs produits en masse. Souvent, ces entreprises sont dirigées par des ressortissants russes ou bien par des personnes ayant des relations commerciales historiques avec la Russie. Ces entreprises se trouvent dans des pays qui n'ont stoppé leurs affaires ni avec l'Ouest, ni avec la Russie comme la Chine, Hong Kong, Singapour, ou encore le Kirghizistan.
Cette ancienne république soviétique d'Asie centrale, située sur la route de la soie, a toujours été une terre d'échanges entre l'Orient et l'Occident. Aujourd'hui, le pays est un des plus grands facilitateurs d'importations vers la Russie. Il a ainsi triplé ses importations venant de Chine, et multiplié celles originaires d'Allemagne par quinze. Le pays a également annoncé avoir augmenté ses exportations vers la Russie, passant de 393 millions de dollars en 2021, à plus d'un milliard de dollars en 2022. Un chiffre que plusieurs observateurs considèrent comme étant bien en deçà de la réalité. Dans la grande compétition mondiale de ceux à qui la guerre profite, le Kirghizistan se place en tête de peloton. » (pp. 89-90)

4. « Le site isérois de STMicroelectronics à Crolles sera chargé de fabriquer cette nouvelle puce [à usage militaire servant à la navigation satellitaire des drones Shahed, dessinés par les Iraniens et produits en Iran et désormais aussi en Russie]. Le fabricant [financé en 2020 à hauteur de 90 millions d'euros par le Fonds de défense européen avec l'Agence de défense européenne] s'est par ailleurs vu octroyer en mars 2022 un prêt de 600 millions d'euros par la Banque européenne d'investissements. En prime, la firme franco-italienne a très largement profité du plan Nano 2022, mis en place par le gouvernement français en 2019.
Ce programme, également soutenu par l'Union européenne, a été initié après l'arrêt de l'industrie dû à la pandémie de Covid 19 et la pénurie mondiale de puces qui a suivi. Il est censé permettre à la France et à l'Europe d'atteindre la souveraineté totale dans la fabrication de semi-conducteurs, essentielle notamment pour remplir les objectifs de production dédiée à la défense. STMicroelectronics profite à fond de ce projet, puisqu'elle y a puisé 1,1 milliards d'euros. Le plan Nano 2022 a d'ailleurs été lancé en grande pompe dans les locaux de l'entreprise à Crolles, dans la banlieue de Grenoble. Le 5 juin 2023, le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire y était présent pour lancer la construction d'une nouvelle "méga-usine de semi-conducteurs" pour laquelle la France mobilise à nouveau 2,9 milliards d'euros. "Le plus grand investissement industriel des dernières décennies hors nucléaire", selon le ministre, qui affirme que le nouveau site "permettra d'augmenter les capacités de production française de 620.000 plaques de semi-conducteurs par an à l'horizon 2028". » (pp. 91-92)

5. « Les livraisons de matériels [aéronautiques] Thales ont au départ subi l'agression [russe contre l'Ukraine] de février de plein fouet et leurs montants ont chuté immédiatement, passant de 12,1 millions et 10,8 millions de dollars en janvier et février 2022 à 1,8 millions en mars 2022. Presque dix fois moins, mais une broutille comparé au chiffre d'affaires de plus de 18 milliards d'euros généré par le groupe en 2023. Les flux ont cependant repris dans les mois qui ont suivi. En novembre 2022, ils atteignent d'ailleurs à nouveau les montants enregistrés avant l'invasion en dépassant les 11 millions de dollars. Au total, entre l'invasion du 24 février 2022 et le 29 juillet 2023, pas moins de mille deux cent vingt-deux cargaisons de matériels fabriqués par Thales ont été importés sur le sol russe, pour un total de 82,9 millions de dollars. » (p. 137)

6. « La guerre coûte de l'argent. Énormément d'argent. Pour continuer d'acheter des armes et du matériel à l'étranger, de fournir les troupes en carburant, en munitions et en nourriture, de remplacer les centaines de chars détruits, de fabriquer des missiles et des drones et de se fournir en précieuses matières premières et en composants, la Russie a besoin de liquidités. Les sanctions économiques mises en place dans le monde entier, les embargos et le gel des avoirs des oligarques à l'étranger n'aident pas les banquiers du Kremlin. Seulement un an et demi après le début de l'invasion de l'Ukraine, Richard Connolly, spécialiste du Royal United Services Institute for Defense and Security Studies, estimait à plus de quatre-vingt-quatorze milliards d'euros les dépenses militaires de la Russie, engloutissant ainsi 4% du produit intérieur brut de l'immense pays. L'analyste du German Institute for International and Security Affairs Janis Kluge estimait quant à lui ces dépenses totales à plus de 275 milliards d'euros, soit plus de 12% du PIB de la Russie. Le régime de Vladimir Poutine peut pourtant compter sur de nombreux alliés étrangers pour éviter la banqueroute, continuer à faire tourner son complexe militaro-industriel et poursuivre son invasion de l'Ukraine. » (pp. 153-154)

7. « En s'engouffrant dans l'appel d'air créé par l'arrêt des exportations de l'industrie militaire russe, qui se focalise sur sa propre armée, Paris est parvenu à voler la seconde place au classement des plus gros vendeurs d'armes au monde à Moscou. À la première place, Washington jubile l'annonce d'une aide de 61 milliards de dollars à l'Ukraine, une somme qui ne finira pas dans les poches des Ukrainiens, mais chez Boeing, Northrop Grumman, Lockheed Martin, Texas Instruments et autres entreprises du complexe militaro-industriel américain.
La guerre est le marché des marchés. Elle les rassemble tous et les unit comme autant d'oiseaux de proie autour d'un animal meurtri. Tous s'y épanouissent et nombreux sont ceux à qui la guerre est profitable. Les carnets de commande de l'industrie de l'armement se remplissent, le médical fleurit, les transports d'humains et de matériel tournent à plein régime, l'information, la communication et les médias font couler plus d'encre que jamais, le secteur du bâtiment s'en donne à cœur joie. Des villes sont rasées, des bunkers sont construits, et il faudra dresser demain de nouvelles maisons. Les marchés de la destruction et de la construction s'entremêlent, le secteur de l'énergie tourne à bloc et le monde entier participe au banquet. » (pp. 212-213)

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