La vision simpliste et idéologiquement hostile à la psychanalyse se délecte de rappeler le volte-face majeur opéré par Freud, entre 1895 et 1897, au sujet de la remémoration des scènes d'abus sexuel narrées par ses patientes. Avant la psychanalyse, Freud identifie ces « souvenirs », il euphémise l'inceste infantile dont il est question en le nommant « séduction », et avance une « théorie de la séduction » selon laquelle cette dernière est la cause majeure d'un traumatisme psychique qui conduit les victimes à l'hystérie à l'âge adulte. Puis, devant la fréquence des cas rencontrés, il se ravise, ramène ces « souvenirs » à des fantasmes de l'analysant en les incluant dans le plus vaste théorème de la psychanalyse, fondée sur deux découvertes tout aussi scandaleuses : l'existence d'une sexualité infantile, dès la naissance, culturelle et non liée à la procréation, et celle de la réalité psychique, aussi effective que la réalité matérielle. Mais les premières conséquences de ce revirement furent d'une part une impression de discrédit du témoignage des femmes (et leur silenciation conséquente) et d'autre part l'apparent déplacement de la responsabilité de la séduction du père à l'enfant. En réalité, résume-t-on de cet essai, trois éléments de complication survirent très tôt dans l'histoire de la psychanalyse : Freud ne renonça jamais entièrement à sa théorie de la séduction, il ne nia pas la réalité matérielle de certains cas d'inceste, mais généralisa ce genre de souvenirs jusqu'à poser une sorte d'indécidabilité éthique et méthodologique concernant l'analyste ne devant en aucun cas revêtir le rôle d'un juge ni même de procureur ; la responsabilité de la séduction, se mêlant à la question complexe du statut moral de l'inconscient et de ses fantasmes par rapport à celui du passage à l'acte, fut répartie entre la figure paternelle, l'enfant et la mère (et autres pourvoyeur.euses de soins), selon les différentes sensibilités des psychanalyses qui se sont penchés sur la question depuis Freud ; cette même question de la responsabilité de la séduction se posa très vite, par analogie avec les rapports adulte-enfant, dans les rapports entre analyste et analysant régis par le transfert et contre-transfert, et là encore les réponses varièrent selon les personnalités des spécialistes, avec l'introduction de certains nouveaux concepts (« confusion des langues », « message énigmatique », etc.) très pertinents même aujourd'hui.
Au fil du temps et avec l'infusion progressive des concepts psychanalytiques dans la culture partagée, j'ai le sentiment que la notion de séduction a élargi son champ sémantique en dépassant largement l'observation initiale de l'inceste et de la perversion, pour atteindre une généralité incluant des relations parents-enfants tout à fait ordinaires et des névroses chez l'adulte qui le sont tout autant, comme s'il s'agissait, là aussi, d'un continuum d'intensité traumatique et de pathologie conséquente. Dans ce mouvement vers la généralité, le sens technique de la « séduction » peut même englober le sens commun, concernant la vie amoureuse entre adultes, et touchant aussi à la problématique du consentement, avec une perspective originale apportée par la psychanalyse relative à l'autonomie. Portant, l'observation que pose l'autrice dans l'Introduction, à savoir le silence déconcertant de la profession psychanalytique devant les révélations du mouvement #MeToo, révèle que la séduction constitue encore un « scandale » en psychanalyse, et sans doute un point d'achoppement encore irrésolu. Le paradigme psychanalytique, sans doute plus que d'autres, a subi l'influence du climat intellectuel, moral et culturel dans lequel il a évolué : l'on peut toujours dénoncer à peu de frais le sexisme de la société bourgeoise viennoise où elle a vu le jour, ou a fortiori celui de Freud lui-même, ses propres biais notamment vis-à-vis de la figure de son père, mais cette lecture démontre sans aucun doute que ce ne fut certes pas par manque d'audace que la version initiale de la théorie de la séduction fut rectifiée, ni qu'il ne manquèrent dès les débuts des voix discordantes sur certains thèmes centraux soulevés par la séduction. Bien au contraire, entre Freud, Sándor Ferenczi, Jean Laplanche (et Georges Bataille et Jean Baudrillard, etc.) une véritable polyphonie se dégage qui atteste de la vivacité du débat en adéquation avec les réflexions sur les métamorphoses de la structure familiale qui sont intervenues radicalement durant ces cent trente dernières années. Peut-être la timidité de la réaction psychanalytique est-elle plutôt à mettre en relation avec la perte de la centralité de la discipline dans l'espace social, à la fois comme démarche heuristique (concurrencée par de plus puissants systèmes de pensée, plus en cohérence avec la structure socio-économique dominante) et comme méthode thérapeutique.
Cit. :
1. « La théorie de la séduction est congédiée non pas seulement comme fausse, mais comme illusoire.
La première série de "motifs" avancés par Freud a à voir avec des échecs et des résultats décevants obtenus dans les cures. La deuxième ne pourrait être plus clairement énoncée : "Ensuite, la surprise de voir que dans l'ensemble des cas il fallait incriminer le père comme pervers, sans exclure le mien, le constat de la fréquence inattendue de l'hystérie, où chaque fois cette même condition se trouve maintenue, alors qu'une telle extension de la perversion vis-à-vis des enfants est quand même peu vraisemblable."
L'argument supposément de bon sens – tous les pères ne peuvent pas être pervers – repose sur une intuition qui, en l'absence de preuve statistique, confine à une autre forme de conviction. Freud ajoute une remarque incidente en manière d'antiphrase ironique qui se veut une preuve par l'absurde : "La perversion doit être infiniment plus fréquente que l'hystérie, étant donné que la maladie ne se déclare que lorsque les événements se sont accumulés et que s'est ajouté un facteur affaiblissant la défense."
Cette 'reductio ad absurdum' semble être l'ultime recours logique que Freud puisse solliciter pour se défaire de la conviction qui était la sienne et détromper son correspondant Fliess. » (p. 60)
2. « Ce que Freud dit est que l'analyste n'a pas à décider […] de traduire des éléments de la réalité psychique en réalité matérielle. Il n'est pas plus garant de la vérité qu'il n'est juge de paix. En extrapolant à partir de ces lignes, l'on pourrait dire que, pour Freud, les réminiscences d'abus sexuels sont soumises au même régime d'indécidabilité que les rêves et les fantasmes. L'analyste ne peut les confirmer ni les infirmer. Pour Freud, cette réserve est non seulement déontologique, mais également éthique. La position de l'analyste n'est pas isomorphe à celle du patient, qui peut bien évidemment en savoir quelque chose pour son propre compte. Freud soutient à la fin de son 'opus magnum' que l'immoralité des pensées inconscientes que les rêves découvrent n'est pas nécessairement l'expression d'un caractère immoral. » (p. 75)
3. « Doit-on pour autant considérer que Freud remet en cause la parole des femmes ? Je ne le pense pas. D'abord, parce que Freud considère que la réalité psychique n'est pas moins réelle, déterminante et effective que la réalité matérielle. Les scènes de séduction, y compris fantasmatiques, ont une importance décisive dans la vie et dans les cures des sujets. Le fantasme dont elles procèdent n'est en rien assimilable à une falsification volontaire : c'est une formation de l'inconscient qui n'a rien de dépréciatif ni de condamnable et que Freud tient au contraire pour un vestige des plus précieux de la vie infantile refoulée. Ensuite, parce que Freud n'a cessé de chercher à mettre au jour le roc de réalité sur lequel se construisent les scènes de ladite réalité psychique. » (p. 78)
4. « La séduction maternelle est [pour Sándor Ferenczi in _L'Enfant dans l'adulte_] à entendre au sens étymologique du terme – 'seducere' signifie "amener vers soi" – comme un mouvement qui consiste pour la mère à tirer l'enfant hors du non-être dont il vient pour l'attirer, le conduire vers elle. La mère séduit l'enfant, elle tire le nourrisson hors de la détresse dans laquelle il lui arrive d'être plongé – ce sentiment que Freud a qualifié de "désaide" ('Hilflosigkeit'), un sentiment d'être au monde sans secours et sans recours. Ferenczi va plus loin : sans l'intensité de l'attention et de l'intérêt de la mère, ou de celle qui en tient lieu, ou du père, le nourrisson risque de retourner au néant dont il vient. De ce point de vue, on pourrait dire que la séduction qu'exerce la mère sur l'enfant non seulement le secourt du besoin biologique dans lequel il est, mais le renforce, le fortifie dans son lien à la vie et son désir de vivre. En l'amenant à elle, elle le tire littéralement du côté de la vie. » (pp. 99-100)
5. « Dans une note du cas Dora, publié en 1905, Freud revient à nouveau sur son renoncement à ses "neurotica" [la théorie de la séduction], intervenu quelques années plus tôt. Cette fois, le remords consiste à préciser que sa pensée a évolué depuis 1897 : "J'ai dépassé cette théorie sans l'abandonner, c-à-d que je la déclare aujourd'hui non pas inexacte mais incomplète." […]
Freud pérore, se justifie : la séduction n'est plus rejetée tout uniment ; elle est reléguée au second plan et désormais considérée comme un facteur contingent et potentialisant, mais non nécessaire à la formation de l'hystérie. Dans _Trois essais_ ainsi que dans le cas Dora, Freud adopte une conception nouvelle du statut du trauma sexuel : celui-ci n'est pas en soi explicatif de l'hystérie, mais contribue à activer ce qui relève désormais, selon la psychanalyse, d'une disposition constitutionnelle. Freud reconnaît non seulement le fait de l'abus sexuel, mais également ses effets pathogènes, quoiqu'il juge que ceux-ci ne sont pas suffisants pour expliquer la maladie nerveuse en tant que telle.
Dans _Fragments d'une analyse d'hystérie_ (le titre officiel du cas Dora), Freud ne sollicite pas, comme on aurait pu s'y attendre, la thèse de la séduction fantasmatique, qu'il avait pourtant promue quelques années plus tôt. Et pour cause. Freud a appris de la bouche de Dora elle-même une "petite scène" d'attentat sexuel qu'il ne met nullement sur le compte de son fantasme. Le père de Dora ainsi que son ami M.K. seront en revanche prompts, l'un comme l'autre, à rejeter les accusations de la jeune femme, qu'ils tiennent pour des "fantaisies" et autres produits d'une imagination juvénile. » (pp. 105-106)
6. « Dans _Totem et tabou_, Freud établit un lien entre le complexe d'Œdipe, considéré comme principe organisateur de la psyché, et l'interdit universel de l'inceste : "L'investigation psychanalytique montre avec quelle intensité l'individu lutte encore durant ces périodes de développement [la puberté] contre la tentation de l'inceste et avec quelle fréquence il la transgresse dans les fantaisies et même dans la réalité." Dans le sillage freudien, Georges Bataille ne comprend l'interdit de l'inceste que comme la réponse de l'humanité à une tendance qu'elle cherche par tous les moyens à contrer et à contrarier : "Lévi-Strauss a beau jeu de montrer le contraire, que la psychanalyse dénonce : l'universelle obsession (que marquent les rêves, ou les mythes) des relations incestueuses. Pourquoi, s'il n'en était ainsi, la prohibition s'exprimerait-elle aussi solennellement ?"
La psychanalyse ne balaie pas la responsabilité morale de l'individu d'un revers de la main. Au contraire, elle conçoit le surmoi comme l'instance de la loi morale, instance dont la constitution est consécutive au complexe d'Œdipe, instance qui porte l'empreinte d'une inclination frappée d'interdit. Avec l'avènement du surmoi, les motions incestueuses sont refoulées. » (pp. 139-140)
7. « C'est sur l'origine de la perversion infantile que Ferenczi récuse au moins en partie Freud en contestant l'idée que celle-ci pourrait être simplement auto-érotique ou endogène. La passion qui peut se retrouver chez l'enfant est selon lui la marque d'une charge exogène, autrement dit la manifestation d'une séduction dont l'adulte est probablement responsable.
L'enfant, selon Ferenczi, ne peut connaître par lui-même l'inflexion érotique caractéristique du courant passionnel. La "confusion" dont s'entretient toute la conférence du disciple de Freud est bien celle entre tendresse et passion, les deux langues d'Éros séparées par la puberté. Ferenczi décrit les "séductions incestueuses" de l'enfant sur l'adulte par une phrase aussi simple qu'équivoque : "Un enfant et un adulte s'aiment." Or, la signification du verbe "aimer" n'est pas le même de part et d'autre de la barrière de l'âge : c'est le sens de la "confusion de lange" qui s'avère une confusion sémantique. L'un et l'autre ne s'entendent pas sur le sens du verbe "aimer".
[…]
À cette confusion fait suite une autre confusion, qui est celle de l'enfant : "Si l'enfant se remet d'une telle agression, il en ressent une énorme confusion ; à vrai dire, il est déjà clivé, à la fois innocent et coupable, et sa confiance dans le témoignage de ses propres sens est brisée." La réaction immédiate de dégoût et de rejet ne dure pas, mais se convertit en obéissance sous l'effet de la peur et de la culpabilité ressenties. La confusion de l'enfant est accompagnée d'un mouvement et d'un affect, l'identification à l'agresseur et l'introjection de sa culpabilité : "Mais le changement significatif, provoqué dans l'esprit de l'enfant par l'identification anxieuse avec le partenaire adulte, est l'introjection du sentiment de culpabilité de l'adulte : le jeu jusqu'à présent anodin apparaît maintenant comme un acte méritant punition." Pour supporter l'insupportable violence dont il a été l'objet, l'enfant tend, selon Ferenczi, à s'identifier à l'agresseur. Pour survivre à l'agression dont il a été victime, il lui faut l'introjecter, la faire sienne. » (pp. 153-154, 155-156)
8. « Mais c'est à Freud que Laplanche réserve son reproche principal : non pour son abandon de la théorie de la séduction en 1897, ni pour sa découverte de la réalité psychique, mais pour ce qu'il appelle sa "limite", à savoir "l'opposition entre fantaisie et réalité sans tiers terme", et dont la psychanalyse contemporaine resterait tributaire jusqu'à ce jour. Laplanche envisage une autre possibilité permettant de sortir de l'antinomie entre fantasme et réalité. […]
Entre les faits et les fantaisies, Laplanche introduit un autre terme, celui de 'message'. Il précise : "… ce qui manque, aussi bien chez Freud que chez Lacan, c'est la prise en considération de la dimension énigme, altérité, du côté des protagonistes adultes et enfant. […] La mère – ou la personne faisant fonction d'autre maternel – n'est pas la seule séductrice, mais elle est la première : alors qu'elle dispense son nourrissage et ses soins à l'enfant, elle "implante" en lui un message énigmatique. […]
Le message énigmatique ainsi défini n'est pas nécessairement un message verbal. Il est fait de signes verbaux et préverbaux qui sont adressés par l'adulte à l'enfant et revêtent un caractère énigmatique. Énigmatique non seulement pour l'enfant, mais, souligne Laplanche, pour l'adulte lui-même. Ce point est capital. L'adulte au contact de l'enfant ne sait pas la nature d'une part de ce qu'il lui adresse. La présence de l'enfant réveille en lui l'infantile – ce que la psychanalyse appelle l'inconscient – un passé presque complètement enfoui et pratiquement non remémorable.
Même si Laplanche ne conteste aucunement la survenue de séductions qu'il qualifie de réelles et qui confinent à l'agression sexuelle et au viol, […] il envisage une catégorie de séductions qui, pour être ordinaires et non perverses, n'en sont pas moins traumatiques. » (pp. 170-171, 172)
9. « Laplanche pose avec insistance la question de la responsabilité de l'adulte. La situation de séduction de l'enfant par l'adulte, qu'il tient pour la situation anthropologique fondamentale, relève certes d'une origine inconsciente – ce qui n'enlève rien à la responsabilité de l'adulte. Le fait que la séduction de l'enfant par l'adulte soit à rapporter à l'enfance de l'adulte ne l'exonère en rien de sa responsabilité face à l'enfant. Ce point est essentiel : si la psychanalyse permet d'expliquer les mouvements psychiques, elle n'autorise ni ne justifie en rien les comportements et les actions des individus. […] L'hypothèse de l'inconscient ne saurait justifier aucun passage à l'acte. » (pp. 182-183)
10. « La séduction généralisée et originaire telle que Laplanche l'a décrite place le sujet séduit et même séduisant dans une position d'hétéronomie foncière face à l'autre. Plus encore, la séduction ainsi définie implique une relation d'interdépendance, par-delà la dissymétrie qui oppose l'adulte à l'enfant, qui vient brouiller les frontières et déstabiliser les oppositions. Si la théorie du consentement qui postule l'autonomie de la volonté peut s'appliquer au droit des contrats, elle paraît plus difficile à solliciter de manière satisfaisante en matière de ce que la psychanalyse appelle la relation d'objet – le lien d'amour à l'autre.
En dépit des apparences, rien n'est moins lisible qu'une scène de séduction. Ce qui s'y noue et s'y rejoue en filigrane est pour une part incompris des intéressés eux-mêmes. C'est sans doute ce qui explique la confusion et le trouble – même intensément plaisant – qui entourent toute expérience de la séduction. Dans la mythologie, les arts, la littérature, le théâtre, l'opéra, les scènes de séduction sont légion. Elles sont le plus souvent des scènes de rapt ou de ravissement. Sans doute la séduction perverse est-elle plus théâtrale et édifiante -cathartique – à représenter que la séduction heureuse. Ces scènes d'abus sont d'une lisibilité sans équivoque : en ce qu'elles opposent un manipulateur à sa proie, elles marquent clairement la frontière entre activité et passivité, perversion et innocence. » (pp. 202-203)
----
[Recherchez la page de l'auteur de ce livre sur
Wikipedia]