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[Les ingénieurs du chaos | Giuliano da Empoli]
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Posté: Hier, à 16:24
MessageSujet du message: [Les ingénieurs du chaos | Giuliano da Empoli]
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L'une des caractéristiques les plus déconcertantes des régimes populistes au pouvoir de par le monde est leur erratisme. Les coups d'éclat, incohérences, contradictions, et autres gaffes des leaders concernés confèrent à leurs politiques des « apparences débridées de carnaval » qui laissent les analystes pantois, d'où la tendance à les attribuer à de la folie, de la bouffonnerie ou de l'incompétence. Par contre, la thèse de cet essai rédigé par l'ancien conseiller politique de Matteo Renzi, est que ces leaders ont été épaulés et conseillés par des idéologues de l'ombre, appelés les « ingénieurs du chaos », communicants experts ès webmarketing, physiciens et fins utilisateurs des réseaux sociaux et de leurs algorithmes, qui sont ici cités nommément ainsi que sont convoqués dans le détail leurs actions auprès des politiques dont ils ont rendu possible leur prise du pouvoir depuis le début des années 2000. Il est ainsi question de Gianroberto Casaleggio, qui a « embauché le comique italien Beppe Grillo, pour qu'il devienne le premier avatar en chair et os d'un parti-algorithme, le Mouvement 5 Étoiles, entièrement fondé sur le recueil des données des électeurs et sur la satisfaction de leurs demandes, indépendamment de toute base idéologique » (p. 19) ; de Dominic Cummings, le directeur de campagne du Brexit ; de Steve Bannon, « l'homme-orchestre du populisme américain, qui, après avoir conduit Donald Trump à la victoire, rêve aujourd'hui de fonder une Internationale populiste pour combattre ce qu'il appelle le parti de Davos des élites globales » (p. 20) ; d'Arthur Finkelstein, efficace conseiller de Netanyahu en 1996 et de Viktor Orban depuis 2009. Ces obscurs personnages, démontre l'auteur, sans être eux-mêmes forcément intéressés par la politique, ont su prendre conscience mieux que quiconque de l'existence de frustrations justifiées et éparses auprès des électeurs fragmentés des démocraties, et ont été capables de les mobiliser grâce aux outils de pointe des nouvelles technologies informatiques, pour leur propres intérêts ainsi que ceux de leurs champions. Certaines de ces expériences se sont avérées éphémères, mais les conclusions de l'essai – rédigé en 2019 et réédité augmenté en 2023 – paraissent tout à fait actuelles et d'une grande envergure : la politique traditionnelle, fondée sur la recherche du dialogue et de l'entente, sur une convergence vers le centre modéré, sur une certaine notion de vérité partagée aussi, semble désuète, à l'instar de la physique newtonienne ; nous évoluons à l'évidence dans une « politique quantique » où règnent la surenchère, la post-vérité, les critères du succès des plateformes numériques régies par leurs algorithmes, ainsi qu'une certaine addition des suffrages des extrêmes, mus à leur insu par de communes passions, parmi lesquelles prime la colère, fomentée délibérément. Les fondements scientifiques de cette analogie avec la physique quantique sont totalement assumés, dont les applications aux agrégats des électeurs des corollaires des lois du chaos. Les ingénieurs du chaos a eux seuls n'expliquent pas le triomphe des régimes populistes, certes ; d'ailleurs ces derniers ne sont pas tous des démocraties et l'accession au pouvoir des leaders populistes, ou leur maintien, ne dépend pas nécessairement du suffrage, à l'encontre des cas illustrés ici. Mais la métamorphose de la politique newtonienne en politique quantique, et au-delà même de celle-ci, l'émergence d'une nouvelle conception du consentement politique déterminée peu ou prou par l'univers technologique dominant, est la réflexion effarante que je retire de cette lecture, par-delà le côté factuel des connivences dénoncées entre ces tristes sires.



Cit. :


1. « Tous ensemble, ces ingénieurs du chaos sont en train de réinventer une propagande adaptée à l'ère des 'selfies' et des réseaux sociaux et, ce faisant, ils transforment la nature même du jeu démocratique. Leur action est la traduction politique de Facebook et Google. Elle est naturellement populiste car, comme les réseaux sociaux, elle ne supporte aucun type d'intermédiation et place tout le monde sur le même plan, avec un seul paramètre de jugement : les 'like'. Elle est indifférente aux contenus parce que, comme les réseaux sociaux, elle a un seul objectif : celui que les petits génies de la Silicon Valley appellent "engagement" et qui en politique signifie adhésion immédiate.
Si l'algorithme des réseaux sociaux est programmé pour offrir à l'utilisateur n'importe quel contenu susceptible de l'attirer un peu plus souvent et un peu plus longtemps sur la plateforme, l'algorithme des ingénieurs du chaos les pousse à soutenir n'importe quelle position, raisonnable ou absurde, réaliste ou intergalactique, à condition qu'elle intercepte les aspirations et les peurs – surtout les peurs – des électeurs.
Pour les nouveaux docteurs Folamour de la politique, le jeu ne consiste plus à unir les gens autour du plus petit dénominateur commun mais, au contraire, à enflammer les passions de plus grand nombre possible de groupuscules pour ensuite les additionner, même à leur insu. Pour conquérir une majorité, ils ne vont pas converger vers le centre, mais joindre les extrêmes. » (pp. 21-22)

2. « Pour combattre la vague populiste, il faut commencer par la comprendre et ne pas se borner à la condamner, ni la liquider comme un nouvel "Âge de la Déraison" […]. Le Carnaval contemporain se nourrit de deux ingrédients qui n'ont rien de déraisonnable : la rage de certains milieux populaires qui se fonde sur des causes sociales et économiques réelles ; une machine de communication surpuissante, conçue à l'origine pour des fins commerciales, devenue l'instrument privilégié de tous ceux qui veulent multiplier le chaos.
[…] Les actions des ingénieurs du chaos n'expliquent pas tout, loin de là. Ce qui rend ces personnages intéressants, c'est plutôt le fait qu'ils aient su capter avant les autres les signes du changement en cours, et la façon dont ils ont su en profiter pour passer des marges au centre du système. Pour le meilleur et surtout pour le pire, leurs intuitions, leurs contradictions et leurs idiosyncrasies sont celles de notre époque. » (pp. 25-26)

3. « Pour l'instant, après avoir obtenu l'accord du comique [italien Beppe Grillo, fondateur du parti Mouvement 5 Étoiles], Casaleggio se contente de lancer la construction d'un blog. Dès le début, le succès est phénoménal : "Le 26 janvier 2005, j'ai ouvert un blog sans bien savoir ce que c'était, raconte Grillo. Je commence à la comprendre maintenant : beppegrillo.it est devenu en quelques semaines le blog italien le plus visité." Derrière l'apparente désinvolture du comédien se cache déjà une machine parfaitement huilée. Chaque 'post' naît sur la base d'un rituel précis. Pendant la matinée, les collaborateurs de la Casaleggio Associati sélectionnent les dix commentaires les plus intéressants postés sur le site et les transmettent à Gianroberto [Casaleggio, le patron de l'entreprise de communication]. Celui-ci lit, retravaille et écrit le 'post' du jour, qui est mis en ligne dans l'après-midi. Aux yeux du public, l'auteur unique reste Grillo, et Casaleggio est relégué au rôle de simple fournisseur technologique. Mais la réalité est tout autre. Les campagnes virales qui marqueront le succès du blog, et le porteront en l'espace de quelques années à devenir l'un des plus suivis au monde, naissent toutes dans les bureaux milanais de la Casaleggio Associati. C'est là que sont identifiés les thèmes qui fonctionnent, sur la base des retours des utilisateurs, dans un processus d'interaction constant qui est déjà l'embryon des algorithmes plus sophistiqués à venir.
Durant cette période, le blog surfe sur des thèmes populaires qui stimulent le ressentiment vis-à-vis de 'l'establishment' politique et financier : la corruption des hommes politiques, les abus des grandes entreprises aux dépens des petits actionnaires, la précarité dans le monde du travail. Sur tous ces sujets, le blog ne si limite pas à dénoncer la situation mais, au contraire, il propose des remèdes concrets, bien que simplistes. Il donne l'impression que la solution serait toute proche, si seulement l'Italie ne se trouvait pas dans les mains d'une bande de délinquants, droite et gauche confondues, qui n'agissent qu'en fonction de leurs propres intérêts au détriment du peuple. » (pp. 41-42)

4. « Nous nous sommes habitués à voir nos demandes et nos désirs immédiatement satisfaits. Quelle que soit l'exigence, "There's an app for that" ("Il y a une application pour cela"), précisait le slogan d'Apple. Une forme d'impatience légitime s'est emparée de chacun d'entre nous : nous ne sommes plus disposés à attendre. Google, Amazon et Deliveroo nous ont habitués à voir nos désirs exaucés avant même de les avoir complètement formulés. Pourquoi la politique devrait-elle être différente ? Comment est-il encore possible de tolérer les rituels dilatoires et inefficaces d'une machine gouvernée par des dinosaures imperméables à n'importe quelle sollicitation ?
Mais derrière le rejet des élites et le nouvelle impatience des peuples, il y a la manière dont les relations entre individus sont en train de changer. Nous sommes des créatures sociales et notre bien-être dépend, dans une bonne mesure, de l'approbation de ceux qui nous entourent. […] Le pouvoir d'attraction diabolique des réseaux sociaux se fonde sur cet élément primordial. Chaque 'like' est une caresse maternelle faite à notre ego. L'architecture entière de Facebook est fondée sur notre besoin de reconnaissance [...] » (pp. 73-74)

5. « Toutes les études démontrent que les réseaux sociaux tendent à exacerber les conflits, en radicalisant les tons jusqu'à devenir, dans certains cas, un véritable vecteur de violence.
En Birmanie, les ONG dénoncent depuis des années le rôle joué par les communications via Facebook dans la persécution de la minorité musulmane des Rohingyas. […]
Au Brésil, plusieurs enquêtes ont prouvé le rôle joué par YouTube dans la diffusion du virus Zika. […]
Ancien employé de YouTube, Guillaume Chaslot a bien expliqué de quelle façon l'algorithme de la plateforme, qui est responsable de 70% des vidéos vues, a été conçu pour pousser son public vers des contenus de plus en plus extrêmes, garantissant le niveau d'engagement maximal. Ainsi, qui cherche des informations à propos du système solaire sur YouTube se verra proposer des vidéos soutenant la théorie de la Terre plate, tandis que celui qui est intéressé par les questions de santé sera rapidement réorienté vers les idées des No-vax et des conspirationnistes. Et le même mécanisme est à l’œuvre sur le terrain politique. C'est ainsi que les Brésiliens ont assisté, au cours des dernières années, à la montée en puissance d'une nouvelle génération de YouTubeurs d'extrême droite, qui ont su exploiter l'algorithme de la plateforme pour multiplier leur visibilité (et leurs revenus...). » (pp. 79-81)

6. « Dans tous les pays industrialisés, les ingénieurs du chaos se sont emparés du thème des relations avec l’Étranger, que ce soit un réfugié, un immigré ou même un compatriote aux origines ethniques ou à la religion différentes, pour le transformer en carburant du Waldo populiste. De leur point de vue, l'avantage de la question migratoire n'est pas seulement qu'elle renforce la division de Schmitt entre Nous et Eux, mais surtout qu'elle fait exploser les barrières traditionnelles entre droite et gauche.
Le stratège du Brexit, Dominic Cummings, raconte à ce sujet un épisode très éclairant : "J'étais en train de conduire un groupe de discussion avec des électeurs du parti conservateur. J'ai discuté avec eux d'immigration pendant environ vingt minutes. [… ensuite] j'ai demandé : mais pour qui avez-vous voté ? Le 'Labour', m'ont-ils tous répondu. Par une erreur de planning, j'étais en train de parler avec des militants du Labour, au lieu des conservateurs. Mais sur le thème de l'immigration, ces électeurs des couches populaires étaient pratiquement impossibles à distinguer des tories et des souverainistes de l'UKIP." » (p. 147)

7. « Concrètement, dans le cas de la campagne en faveur du Brexit, les choses se sont passées de la manière suivante. Dans un premier temps, les physiciens ont croisé les données des recherches sur Google avec celles des réseaux sociaux et avec les bases de données plus traditionnelles pour identifier les potentiels soutiens du 'Leave' et leur répartition sur le territoire. Puis, en exploitant "Lookalike Audience Builder", un service de Facebook très populaire auprès des entreprises, ils ont mis en lumière les "persuadables", c'est-à-dire les électeurs qui n'étaient pas acquis à la cause du Brexit, mais qui, sur la base de leur profil, pouvaient être convaincus. Une fois délimité le bassin potentiel du 'Leave', Cummings et les physiciens sont passés à l'attaque. L'objectif étant de concevoir les messages les plus convaincants pour chaque cible de sympathisants. "Pendant les dix semaines qu'a duré la campagne officielle, nous avons produit presque un milliard de messages digitaux personnalisés, principalement sur Facebook, avec une forte accélération durant les derniers jours avant le vote." […] Facebook leur a permis de tester simultanément des dizaines de milliers de messages différents, sélectionnant en temps réel ceux qui obtenaient un retour positif et réussissant, à travers un processus d'optimisation continue, à élaborer les versions les plus efficaces pour mobiliser les partisans et convaincre les sceptiques. » (pp. 161-162)

8. « "Take back control", le slogan du Brexit, qui est l'argument principal de tous les mouvements nationaux-populistes, se fonde sur un instinct primitif de l'être humain. En interrogeant les survivants des camps de concentration, Bruno Bettelheim a découvert que ceux qui avaient survécu étaient surtout ceux qui étaient arrivés à établir une aire de contrôle, même imaginaire, sur leur vie quotidienne dans les camps. Les psychologues qui étudient les personnes âgées dans les maisons de retraite ont fait le même constat. Si on laisse la possibilité aux hôtes de ces structures de choisir ne fût-ce qu'un tableau ou de déplacer un meuble, ils vivront mieux et plus longtemps que s'ils doivent se soumettre à des conditions de vie indépendantes de leur volonté.
[…]
Voilà pourquoi on ne peut pas fermer les yeux si, un peu partout, les électeurs ont le sentiment d'avoir perdu le contrôle de leur destinée, à cause de forces qui menacent leur bien-être sans que les classes dirigeantes bougent le petit doigt pour les aider.
Les ingénieurs du chaos ont compris que ce mal-être pouvait se transformer en une formidable ressource politique et ils ont utilisé leur magie, plus ou moins noire, pour le multiplier et le diriger dans la direction qui convient à leurs fins. » (pp. 184-185)

9. « Ainsi, dans la politique quantique, la version du monde que chacun de nous voit est littéralement invisible aux yeux des autres. Ce qui écarte de plus en plus la possibilité d'une entente. Selon la sagesse populaire, pour s'entendre il faudrait "se mettre à la place de l'autre", mais dans la réalité des algorithmes cette opération est devenue impossible. Chacun d'entre nous marche dans sa propre bulle, à l'intérieur de laquelle certaines voix se font entendre mais pas d'autres et certains faits existent mais pas d'autres. […]
Dans la vieille politique newtonienne, l'avertissement de Daniel Patrick Moyhihan, "Chacun a droit à ses propres opinions, mais pas à ses propres faits", pouvait encore avoir de la valeur, mais dans la politique quantique ce principe n'est plus viable. Et tous ceux qui s'évertuent à le réhabiliter contre les Salvini et les Trump sont destinés à perdre.
La politique quantique est pleine de paradoxes : des milliardaires deviennent les porte-drapeaux de la colère des déshérités, des décideurs publics font de l'ignorance un étendard, des ministres contestent les données de leur propre administration. Le droit de se contredire et de s'en aller, que Baudelaire invoquait pour les artistes, est devenu, pour les politiques, le droit de se contredire et de rester, soutenant tout et son contraire dans une succession de tweets et de directs Facebook qui construit, brique après brique, une réalité parallèle pour chacun de leurs 'followers'. Dès lors, s'époumoner pour réclamer le respect des vieilles règles du jeu de la politique newtonienne ne sert pas à grand-chose. » (pp. 191-192)

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