Dès 2018, puis en 2023, Pierre Gault, jeune journaliste et réalisateur de documentaires, se penche sur les mouvements masculinistes français en ligne, dont la généralisation des réseaux sociaux a favorisé entre-temps la prolifération. Un certain climat intellectuel et politique permettant entre autres la réélection de Donald Trump aux États-Unis, ainsi que le backlash antiféministe faisant suite à #MeToo semblent avoir désormais « libéré la parole » masculiniste.
D'après cette enquête de neuf mois comme « infiltré » dans ces réseaux français, cette parole apparaît caractérisée par une certaine confusion, voire une évidente contradiction, tout en étant générée par un même malaise représenté par certains traits discursifs communs.
Le malaise constitutif provient, chez des jeunes hommes socialement isolés ou inhabiles, de leur difficulté à accéder à une sexualité et à une sentimentalité satisfaisantes. Plutôt que d'imputer une telle problématique à eux-mêmes, une tendance à la victimisation nourrie par le sexisme ordinaire leur désigne comme responsables : les femmes, le féminisme, mais aussi les hommes racisés, le salariat, la « décadence » de l’État et de l'autorité patriarcale, etc. etc. Pour renforcer cette tendance, fleurit un business de « marchands de misère » qui utilise les arguments du complotisme, du suprémacisme, du virilisme, l'apologie du viol et autres éléments rhétoriques d'extrême-droite afin de vendre au prix fort : formations ès séduction en ligne, stages de survie en forêt, techniques et pratiques d'autodéfense et de musculation, forums privés, sessions de coaching personnalisé, séances de « drague de rue » entre membres de chacune des « communautés ». Les dérives verbales font florès, outrepassant souvent les limites de la légalité, de nombreux cas de cyberharcèlement sont également à déplorer contre des personnalités féministes s'exprimant sur Internet, mais si la corrélation entre le masculinisme en ligne et les violences domestiques et les féminicides est difficile à établir, le danger de passages à l'acte violent n'est pas à exclure, tel qu'il s'en est déjà produit à plusieurs reprises dans le continent nord-américain.
D'autre part, il apparaît une confusion voire une contradiction entre les mouvances qui prônent tout un arsenal de techniques de « séduction » dans une optique conquérante dans la « guerre des sexes » et celles qui aspirent au contraire à une forme de désinvestissement dans les relations amoureuses, d'isolement voire de ségrégation entre hommes et femmes. Même au niveau individuel des proies de ces réseaux de manipulateurs, la cohérence n'étant évidemment jamais la qualité par laquelle ils s'illustrent (!), une oscillation peut se produire entre les deux tendances contradictoires, ou bien un certain syncrétisme entre les mouvements et les éléments de langage auxquels ils adhèrent.
Parmi les difficultés rencontrées par l'auteur, il est question d'intimidations reçues mais aussi de ses propres doutes et préoccupations concernant les périls qu'il ressentait vis-à-vis de son exposition prolongée à de tels discours et pratiques : on les lit en particulier lors des séances de « drague de rue » en binôme ou en petit groupe, où le risque existait en plus d'être démasqué par d'éventuelles connaissances... Le support théorique de la recherche est extrêmement limité, se confinant presque uniquement aux explications de Stéphanie Lamy, que je découvre être également autrice d'un ouvrage récent sur le masculinisme. La conclusion est constituée d'un bilan (d'abord financier) des coûts de cette recherche pour l'auteur, ainsi que, typiquement, du récit de l'évolution biographique de certains des contributeurs interviewés durant son déroulement (la dernière étant une incroyable surprise...). Les enjeux dont dangerosité du sujet traité sont tels qu'il aurait gagnée à un apport plus substantifique en termes sociologiques.
Cit. :
1. « Alors que le "moine" s'en tient à des relations strictement professionnelles avec les femmes, le "fantôme" n'en a tout simplement plus. Son désengagement vis-à-vis de la gent féminine est total. Étonnamment, il comporte aussi un volet économique : d'après cette doctrine, un homme fantôme" ne doit plus participer à une quelconque activité rémunérée ou entrepreneuriale. Sa production est censée assurer sa seule survie.
Enfin, "l'ermite". C'est la phase ultime qu'un homme peut atteindre, d'après les MGTOW ["Men Going Their Own Way"]. […] Ce statut porte bien son nom : l'homme n'a ici de relations avec personne. Pas même avec ses semblables. Puisqu'il se retire de la société, son désangagement est à la fois économique et social.
[…]
[…] Inspi Alpha, alias M. "ça dégage", avec qui j'arrive à correspondre par mail et par téléphone, semble tenir cette mouvance en haute estime. Il découvre ce mouvement des "hommes qui suivent leur propre chemin" environ deux ans avant que je ne commence mon enquête, dans des vidéos de développement personnel. Un youtubeur en fait notamment la promotion : Killian Sensei. » (pp. 42-43)
2. « Comme tous les incels [célibataires involontaires], Mehdi a enchaîné les "râteaux" quand il était plus jeune. "Je me prends des murs" et "Je n'arrête pas de me casser les dents" sont les expressions qu'il utilise sans arrêt pour me raconter son rapport à la séduction. Au lycée, ses déboires avec les filles lui valent à lui aussi de nombreuses moqueries de la part de ses camarades. Mehdi ne les comprend pas, et éprouve très vite de la colère. Pour autant, le jeune homme parvient à la contenir et prend son mal en patience. Le lycée n'est après tout qu'un mauvais moment à passer. La fac devrait lui offrir un nouveau départ.
C'est raté : Mehdi ne séduit toujours aucune fille. Un sentiment de frustration l'envahit. Alors que tout le monde autour de lui profite, vit ses premières fois, le jeune homme a le sentiment de passer à côté de sa jeunesse. C'est à cette période que son regard sur les femmes devient plus acerbe. "Je commence à les déshumaniser, m'explique-t-il. En fait, je me dis que les femmes sont des abruties et qu'elles réagissent à leurs plus bas instincts. Presque de manière animale, parce que c'est le mâle dominant qu'elles trouvent plus attirant. Alors qu'elles devraient réfléchir ! Moi, je suis gentil, attentionné... J'aimerais juste en chouchouter une. Mais je ne peux pas car aucune ne me veut."
[…]
Mehdi n'est pas seulement critique envers les femmes. Il l'est aussi envers lui-même. "Je commence à me dire que je suis une merde, clairement. C'est peut-être moi, le problème, après tout... Autant retourner aux jeux vidéo. Là, au moins, j'aurai moins mal." À tout juste dix-huit ans, Mehdi se déteste à tout point de vue. À son absence de relations avec les femmes s'ajoutent des problèmes de santé. Le jeune homme prend du poids et tombe en dépression. » (pp. 64-65)
3. « Vingt-quatre heures plus tard, Hugo RF nous annonce sur Telegram la création d'un nouveau programme : "Le Berserk, le guide complet pour créer une connexion inoubliable, être dominant et surperformer au lit". La formation fait clairement écho au vocal de la veille. Je me rendrai compte plus tard que le masculiniste utilise ce procédé à chacune de ses nouvelles formations. Lancer un sondage pour cerner les problématiques qui intéressent ses abonnés – peu importe le domaine, il peut s'agir aussi bien de sexualité que de séduction ou de psychologie féminine –, publier ensuite un vocal ou une vidéo pour évoquer un début de réponse et, si possible, susciter chez eux l'envie d'en savoir plus, avant de leur proposer dans les jours qui suivent un programme miracle contenant tous les secrets pour faire de chacun d'entre eux un nouvel homme. Des secrets qui n'ont évidemment pas de prix... Enfin, si. Car tous les programmes concoctés par Hugo RF sont payants. "Berserk" est ainsi affiché au prix de 197 euros. Hormis "une réalité inavouable sur ce que veulent vraiment les femmes sexuellement", "cinq phrases à prononcer pour qu'elle inonde le lit" et "sept méthodes secrètes pour éjaculer", impossible de savoir ce que contient précisément le programme avant d'y souscrire. » (pp. 120-121)
4. « Dans l'extrait de Paul, le coach en séduction parle d'une technique pour contrer la LMR : la "last minute resistance". Dans le le jargon des 'pick up artists', ce terme désigne l'instant où une fille refuse un rapport sexuel au dernier moment.
La méthode "frise avec le viol", reconnaît le coach en séduction avant de mettre les pieds dans le plat. "Le principe, c'est : n'écoute pas ce qu'elle dit, mais ce qu'elle fait avec son corps."
[…]
"Imaginons, reprend Léo, t'es au stade : j'ai réussi à lui retirer son soutien-gorge. Mais ça bloque au niveau de la culotte. Bon, qu'est-ce que je fais ? Étape d'avant, je retourne sur les seins. Les seins, ça passe toujours. OK […] On réessaye un coup l'enlevage de culotte. Merde, ça ne marche pas encore. Donc on revient à l'étape d'avant, encore une fois. […] Tu sais, c'est comme du football américain. T'avances chaque fois d'une dizaine de mètres, tu grappilles des mètres. Et puis, tu reviens un peu en arrière. Et puis, tu avances. C'est un peu ça, l'idée." » (p. 177)
5. « Même si Jérémy se retrouve davantage dans l'idéologie incel, je constate qu'un masculiniste est susceptible de piocher dans différents courants pour trouver son compte. Je ne pense pas que l'on puisse parler d'un masculinisme à la carte, étant donné que les jeunes hommes avec qui je parle disent appartenir à un seul mouvement avant tout. En revanche, leur affiliation n'est peut-être pas aussi stricte que je ne le pensais.
[…]
Contrairement aux deux incels précédents, Nicolas n'adhère ni aux théories des MGTOW ni aux conseils des coachs en séduction. Il leur préfère des youtubeurs appartenant à la fachosphère, dont Valek, Bruno Le Salé et Le Raptor, son favori. Un jour, séduit par leur ton et par leur "humour", Nicolas se met à regarder assidûment leurs vidéos. Chez lui, leur discours de "motivation" destiné aux jeunes hommes fait mouche. Leurs opinions politiques abordées en parallèle, également. » (p. 197)
6. « "À l'époque, je rêvais de fonder une famille, d'avoir ma baraque, ma bagnole, une femme, des enfants, point. La vie traditionnelle ! explique aujourd'hui le repenti. Et le discours que j'entends dans les vidéos, c'est que tout ça est impossible, à cause des femmes, mais aussi à cause des Noirs, des Arabes...
- C'est-à-dire ? Qu'est-ce que tu entends comme discours ?
- C'était du style : "Les femmes sont plus attirées par des Noirs et des Arabes que par les Blancs... Elles préfèrent aller voir des racailles de cité. Dans les cités, ils veulent juste nous voler notre argent. Ils ne veulent pas faire fonctionner la société. Ils veulent nous voler, nous, bons citoyens"... Le discours qu'on entend, c'est celui-là. Et j'y adhère, ça me rassure. Ça me dit que le problème, ce n'est pas moi. C'est les autres.
- En somme, ta situation de célibataire, c'est la faute de tout le monde ?
- Oui, ça devient la faute des femmes et du féminisme parce qu'elles ne veulent plus fonder de famille de manière traditionnelle. Mais c'est aussi la faute de l'immigration qui empêche la création de familles normées. […] Je me souviens d'un témoignage d'une personne [sur un forum] qui disait : "Est-ce que ça ne vous énerve pas quand vous voyez une nana qui pousse une poussette et vous voyez que le gamin qui est là-dedans est métis ?" En fait, à l'époque, je trouvais ça énervant, moi aussi. [Je me demandais :] pourquoi elle va voir un non-Blanc, et pas moi ? » (p. 200)
7. [Échange de mails entre Jean-Marie Corda et l'auteur] : « "Ton mail est insultant d'amateurisme.
Déjà, croire que je suis un représentant 'redpill' montre le niveau de recherche.
Mais, surtout, le fait de ne mettre aucune preuve d'autorité. Quelle est la plateforme ? Quelle est ton audience ? Quel est l'intérêt pour moi de t'offrir mon temps ? <<What's in it for me?>>
Le communisme et la médiocrité ambiante t'ont fait du mal, Pierre.
Tes chances de succès sont à l'image de ton compte Twitter [désormais X] : ça pue la détresse.
Réveille-toi.
Forme-toi au marketing, ou à n'importe quoi de sérieux qui te donne la moindre chance de survie.
Les subventions qui font survivre le journalisme français depuis 50 ans... je suis pas sûr que tu les touches un jour.
Le scam touche à sa fin.
Et ta noyade m'indiffère a priori, mais venir me l'exposer par mail est un peu répugnant.
Va mourir ailleurs, s'il te plaît, ou alors reprends-toi en main et reviens me voir quand ça ira mieux.
Merci."
"Bonjour, monsieur Corda,
Merci beaucoup pour votre réponse.
Je suis sincèrement désolé pour mes approximations qui vous ont visiblement offensé. Mais je vais suivre vos conseils et faire <preuve d'autorité>.
Votre temps semble précieux. Je vais donc aller à l'essentiel. Dans une vidéo, vous disiez qu'Anders Breivik était une source d'inspiration. Dans une autre, vous le qualifiiez de <super-héros>... Est-ce par provocation ? Ou bien admirez-vous vraiment ce terroriste d'extrême droite à l'origine de la mort de 77 personnes ? Si c'est le cas, en quoi cette personne vous fascine-t-elle ?
Savez-vous que vous pourriez tomber sous le coup de la loi ? Vos propos pourraient être qualifiés de délit d'apologie de crime. Lorsqu'il est commis en ligne, il est passible de sept ans d'emprisonnement et de 100.000 euros d'amende.
Rais également voulu vous poser des questions sur votre engouement à l'égard d'Andrew Tate, ainsi que sur l'expatriation que vous prônez.
Accepteriez-vous de répondre à mes questions lors d'une interview ? Ou préférez-vous plutôt faire une autre vidéo YouTube ?
Je vous remercie par avance pour votre attention.
Si vous avez la moindre question, n'hésitez pas à me contacter en retour.
Dans l'attente de votre réponse,
Bien cordialement,
Pierre Gault"
[réponse par vidéo] : "Faut-il frapper des journalistes ? La réponse est évidente. Mais ça soulève une question plus sérieuse : face aux journalistes, la violence suffit-elle ? Eh bien, non. Il faut aussi un peu de pédagogie." [… et par message vocal] : "Insistons un peu […] : pourquoi on les déteste autant, les journalistes ? Parce que, contrairement aux profs, ils ne font pas directement face à leurs conséquences. Tu vois, les profs, ils ont fait de la merde absolue. Ils ont endoctriné les gamins avec de la pensée mortifère : communisme, multiculturalisme, la totale... Haine de soi, haine de son pays, haine des parents. […] Ces enculés de profs méritent la mort. Oui, mais justement, ils se font tuer !" » (pp. 219, 223, 224)
8. « Tout au long de mon infiltration, aucun membre d'une autre communauté masculiniste ne m'a confié vouloir commettre l'irréparable, tous forums, entretiens et échanges confondus. Cela ne veut pas dire pour autant qu'ils ne sont pas dangereux […]. Il serait aussi faux d'affirmer que tous les incels songent à tuer des femmes. Mais leur idéologie semble particulièrement susceptible de conduire certains de ses adeptes à davantage de radicalité. La question à un million que je me pose, c'est : pourquoi ? Pourquoi les incels sont-ils plus enclins à s'en prendre aux femmes que les membres des autres communautés masculinistes ?
"La philosophie des incels est fondée sur ce qu'ils appellent la 'blackpill', la pilule noire, m'explique Stéphanie Lamy. Ils partent du principe que, de toute manière, ils ne peuvent pas changer leur condition d'homme, étant donné qu'ils sont génétiquement opprimés. C'est très nihiliste. Et c'est pour cette raison qu'on peut les estimer plus dangereux. La détestation de soi et de l'autre sur leurs forums est phénoménale. Ils se poussent mutuellement à l'automutilation, au suicide... certains d'entre eux vont même jusqu'à décider de commettre un acte terroriste." » (pp. 245-246)
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