Ce livre comporte deux histoires qui s'entremêlent, toutes deux d'un extrême intérêt historiographique et diplomatique pour comprendre les horreurs de la colonisation française au Congo, au tournant du XXe siècle : l'histoire des circonstances de l'ordre de mission, rédaction, occultation, redécouverte et publication tardive du Rapport Brazza de 1905 ; et celle des découvertes inattendues et épouvantables sur la situation coloniale faites par ses rédacteurs et consignées dans leur document conclusif.
En 1903, le journaliste britannique Edmund Morel dénonce, pour faire plaisir à sa Couronne, les inhumanités de l'exploitation du « caoutchouc rouge » (sanglant) visant l'État indépendant du Congo, possession privée du roi des Belges Léopold II. Le gouvernement français qui espère à terme prendre pied dans tout le Congo, souhaite démontrer, a contrario, l'exemplarité de l'administration française dans sa colonie. À cette fin, il charge l'illustre explorateur de la région, Pierre Savorgnan de Brazza, d'une mission d'enquête, en lui fournissant une substantielle enveloppe, plusieurs collaborateurs civils et militaires, et entre autres, les « instructions strictement confidentielles » suivantes :
« […] Il importe que la France puisse se dégager de toute solidarité semblable, en établissant nettement le moment venu :
1° que le système de concessions territoriales qu'elle a mis en vigueur repose sur de principes différents de celui qu'a inauguré, s'il en faut croire du moins ses accusateurs, l’État indépendant du Congo ; qu'elle n'a jamais instauré un régime analogue à celui du "domaine privé" du roi, en évitant ainsi de confondre, dans l'intérêt direct d'une exploitation commerciale qu'elle pratiquerait elle-même, les idées de souveraineté, de domanialité et de propriété privée ;
2° qu'elle entretient une force publique uniquement destinée au maintien de la sécurité générale, sans obliger jamais les indigènes, par des moyens de coercition quelconque, à se mettre au service d'une entreprise commerciale, agricole ou industrielle ;
[…]
4° qu'elle a scrupuleusement réservé tous les droits usagers à toutes les cultures vivrières des indigènes, même en territoire concédé ;
5° qu'elle a toujours eu soin de réprimer, quand ils ont été portés à la connaissance des autorités, les actes de violence commis envers les indigènes ; que ces violences se sont du reste toujours bornées à des actes individuels, sans qu'il soit possible d'y voir un système organisé ; qu'on n'a jamais vu au Congo français toute une entreprise publique ou privée recourir par principe, pour subsister ou pour accélérer son succès, à des procédés de tyrannie méthodique, qui seraient, paraît-il, analogues à ceux employés dans les parties de l’État indépendant du Congo [...] » [Instructions du ministre des Colonies Clémentel à P. S. de Brazza, datées du 13 mars 1905, cit. pp. 316-317].
Brazza lève l'ancre de Marseille le 5 avril 1905, accomplit sa mission, mais hélas celle-ci entraîne sa mort par épuisement ou maladie le 14 septembre, à l'escale du retour à Dakar. Il ne pourra donc pas défendre son travail. Entre-temps, il découvre une situation totalement différente de celle à laquelle il s'attendait et qu'espéraient ses mandants. Certaines affaires de maltraitance voire des actes de cruauté perpétrés sur des indigènes pèsent sur le commissaire général Émile Gentil, qui s'empresse d'entraver la bonne marche de l'enquête. Brazza reçoit une dénonciation circonstanciée, « Lettre des jeunes gens gabonais » (6 juillet 1905, rapport n° 9 du 16/07/05, cit. pp. 339-349) qui fait état de racisme, d'arbitraire, d'injustices et de violences systématiques abominables. Mais surtout, les enquêteurs découvrent une pratique de travail et de portage forcés, ainsi que de contraintes à s'acquitter de l'impôt en nature, ressemblant absolument à de l'esclavage, incriminant à la fois l'ensemble du système des concessions et l'administration française tout entière, qui par ailleurs révèle de multiples insuffisances et dysfonctionnements. Brazza et ses compères sont honnêtes, atterrés : ils transmettent aussitôt en secret de multiples documents au ministère des Colonies, quitte à devenir les ennemis de Gentil qui en est quand même informé ; ils se demandent s'ils doivent alerter la presse, décident de s'en abstenir, et de toute façon ils n'ont pas l'autorité de le déférer au tribunal. Bien que la parole des Noirs ne soit jamais crue ni considérée, les preuves sont accablantes contre l'administration française, qui, en juillet 1907, prend la décision d'enterrer aux oubliettes les dix exemplaires du Rapport rebaptisé Lanessan, du nom du haut fonctionnaire qui présida le comité chargé de rédiger le rapport final, dans une version pourtant épurée des inculpations contre Gentil – nomen non est omen !
Lorsque, en premier cycle universitaire au début des années 1990, j'ai eu pour enseignant d'Histoire de l'Afrique l'un des arrière-petits-enfants du comte Savorgnan de Brazza, je me souviens très bien qu'il nous avait affirmé catégoriquement que ce document avais disparu, perdu, détruit, introuvable. Pourtant non. Un dernier exemplaire (des dix imprimés par l'Imprimerie nationale) a été retrouvé dans les archives d'outre-mer dès 1965 par l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch dans le cadre de sa recherche doctorale : elle rédige la préface de la première édition publiée parue chez Le Passager clandestin en... 2014 ! C'est ce qui lui fait dire, dans le contexte de ce début de XXIe siècle caractérisé par les lois dites « mémorielles » ainsi que par la polémique sur l'adjonction d'un article portant sur les « effets positifs » de la colonisation à la loi de 2005 : « C'est comme si l'omerta survenue lors de la mission Brazza se poursuivait. » (p. 47)
Que découvrent donc les inspecteurs au Congo en 1905 ? Hormis des sévices occasionnels perpétrés sur certains indigènes, l'affaire criminelle la plus importante portée à leur connaissance est l'enlèvement et l'emprisonnement en masse de femmes et d'enfants afin d'extorquer le travail gratuit des hommes dans l'exploitation du caoutchouc et pour son portage à dos d'homme, dans une situation de pénurie de main-d’œuvre volontaire et surtout de carence chronique d'infrastructures dont les voies de transport terrestre et fluvial. Alors que le territoire récemment colonisé est attribué en concession privée, les concessionnaires ont tout loisir d'exploiter sans discernement ni prévoyance les ressources matérielles et humaines n'assurant aucune contrepartie en investissements productifs. Mais l'administration est également complice de cette exploitation, prête à prélever un impôt inique en nature et sans assurer de contrepartie ni en termes d'organisation politique, ni en termes de « services publics » tels la justice, l'instruction, la santé, ni même la sécurité, déléguée à des milices indigènes peu scrupuleuses et mal encadrées. Le racisme fait rage, et il scandalise Brazza et ses collègues, mais le Rapport fait état surtout des manquements au niveau de l'organisation financière, commerciale, fiscale, militaire et judiciaire : en un mot de la constitution politique et économique de l'entité coloniale. Naturellement, ce serait un anachronisme de s'attendre à une remise en question radicale du colonialisme fondée sur l'éthique. Très vite, l'enquête tourne à la confrontation personnelle entre Brazza et Hoareau-Desruisseaux d'une part, et Gentil et ses obligés de l'autre, ce dernier parvenant à empêcher les inspecteurs de se réunir à Brazzaville pour finaliser le Rapport.
Le texte du Rapport en soi est souvent d'une aridité mortelle. Mais ce sont surtout ses péripéties qui lui insufflent la vie et le rythme, témoignées en particulier par les annexes qui suggèrent l'aventure de la rédaction puis de l'occultation, et enfin la distance immense qui sépare les points de vue des différents protagonistes, parlant la même langue mais pas du tout le même langage. Je pense notamment à la très touchante Lettre des jeunes gens gabonais (cit. 8), qui dans l'approximation de ses expressions, s'oppose tellement à la défense de Gentil (cit. 9) et au texte qui justifie de la décision de ne pas divulguer le Rapport (cit. 10), exemples parfaits de langue de bois et d'hypocrisie politiques.
Cit. :
1. « L'impression générale est que, même si les abus sont relatés avec une grande fidélité, le souci de l'administration centrale – qu'incarnent les membres de la commission – est de minimiser le plus possible la responsabilité du personnel administratif colonial pour faire reposer l'essentiel des griefs sur les compagnies concessionnaires privées. La principale divergence avec les rapports originaux est le souci de protéger la réputation du commissaire général Émile Gentil et de ne pas charger ses subordonnés. Malgré les "dénonciations extrêmement graves" dont Gentil fait l'objet dans certains rapports intermédiaires, il est globalement innocenté. Les témoignages des "indigènes" sont tous écartés comme non fiables. La version des faits présentée par Gentil est assez systématiquement préférée ; seul, parmi les collaborateurs de Brazza, le témoignage du capitaine Mangin est retenu, alors qu'il avait pourtant lui-même signalé qu'il ne pouvait prendre parti contre Gentil, son ancien condisciple. Le rapport commence par scinder de façon quelque peu arbitraire les abus relevant de la responsabilité directe du commissaire général de ceux – les plus graves – dont elle le dispense a priori.
Gentil est absous de tous les reproches pourtant cinglants exprimés par les inspecteurs de la mission. Le plus sévère d'entre eux avait été l'inspecteur général Hoarau-Desruisseaux, chargé du Gabon, qui était exaspéré par le mauvais vouloir du commissaire général [...] » (pp. 65-66)
2. « Par câblogramme chiffré secret n° 127, du 26 juillet dernier, envoyé de Fort-de-Possel, j'ai l'honneur de vous rendre compte que, dans le courant de mai 1904, les moyens employés par un agent de l'administration pour faire rentrer l'impôt en nature dans des territoires concédés avaient consisté à faire enlever des femmes et des enfants et à les envoyer en détention à Bangui ; là, sur 58 femmes et 10 enfants, il est mort 45 femmes et 2 enfants en cinq semaines.
Je crois de mon devoir d'appeler votre attention sur la portée que peut prendre cette affaire, parce que le fait dont il s'agit n'est pas isolé.
L'enlèvement des femmes dans les villages indigènes a été, au contraire, employé de manière courante comme moyen de réquisition des porteurs sur la route de Fort-de-Possel à Fort-Crampel (Gribingui), pour ne parler que de la région que j'ai personnellement visitée.
À l'heure actuelle, dans cette même région, il est encore considéré comme le complément naturel de toute répression. Cela est si vrai qu'au moment même où l'on venait d'apprendre l'envoi de ma mission au Congo, il arrivait à Fort-Sibut (Krébedjé) 119 femmes provenant d'une répression effectuée dans la Haute-Koumi, à cinq jours de Fort-Sibut.
Tout a été mis en œuvre lors de mon passage dans cette région pour m'empêcher d'en avoir connaissance.
Si je n'avais pu, malgré cette obstruction, entrer en rapport personnel et direct avec les indigènes dans des conditions dont je me réserve de vous entretenir à mon retour, il aurait pu se produire ce fait invraisemblable que mon passage dans cette région y aurait apporté, au nom de la France, une sorte de sanction à toutes les atrocités qui s'y sont commises. » (pp. 104-105)
3. « Trop faible numériquement pour suffire à toutes les nécessités du service, le personnel européen a chargé souvent des détachements indigènes miliciens ou tirailleurs réguliers commandés eux-mêmes par un sous-officier indigène de parcourir une région déterminée ou d'occuper un village. Il est arrivé même que des sous-officiers indigènes, à défaut de personnel blanc, se sont trouvés avoir le commandement d'un poste. Presque toujours, ils ont abusé de leur autorité, pour accabler de leurs exigences la population du pays. D'après M. le capitaine Mangin, les Yakomas, originaires du Congo français où ils sont employés comme miliciens, se distingueraient notamment par la violence de leurs procédés envers les populations du pays.
La Commission, après avoir pris connaissance de ces faits, invite le Gouvernement à prendre les mesures les plus énergiques pour les punir ou en empêcher le retour. Elle pose, en principe, que, dans aucun cas, les femmes et les enfants ne doivent être rendus responsables des actes de rébellion. » (p. 117)
4. « [Le rapport Loisy] lie directement les abus concernant la perception de l'impôt aux exactions caractéristiques des territoires quasiment abandonnés par l'administration aux société concessionnaires. On peut souligner à ce propos le rappel signalé dans le Rapport : le commissaire général Gentil aurait été favorable à ce que la perception de l'impôt en nature (c'est-à-dire en ivoire et en caoutchouc dont le commerce exclusif était confié aux compagnies) fût directement confiée aux concessionnaires eux-mêmes, qui en auraient rétrocédé le montant à l'administration. Ce système aurait, en somme, légitimé les abus. […] Si le commerçant "noyait" le versement de l'impôt en nature dans le rachat global (à vil prix, faut-il le préciser) du latex, l'indigène n'y verrait que du feu. Le ministère s'était fermement opposé à un tel système dans une directive que le Rapport situe dans le passé.
Or la question s'est posée à nouveau en 1905 : Gentil avait préconisé cette mesure, mais le ministère l'avait à nouveau refusée. Ce que le Rapport omet de signaler, c'est que Gentil avait déjà mis la mesure en application. » (pp. 119-120)
5. « En l'état, on doit donc présumer qu'à moins d'exceptions laissées au hasard de l'initiative et des bonnes volontés individuelles, la reconstitution des essences à caoutchouc n'a pas été poursuivie, et que la prévoyance des rédacteurs du cahier des charges imposé aux concessionnaires a été vaine.
On remarque, de même, en ce qui concerne l'ivoire, qu'aucune règle ne paraît avoir été imposée pour l'exercice de la chasse aux éléphants. Le gouvernement de l’État indépendant [Congo belge], plus vigilant, a entouré cette exploitation de mesures restrictives.
Enfin, aucun amendement n'a été apporté aux terres cultivables ; en fait de mesures relatives, non pas même à l'instruction, mais à la protection de la main-d’œuvre, celles qui ont été prises demeurent insuffisantes, comme il sera ultérieurement exposé.
Dès lors, cette constatation s'impose que "la mise en valeur" du Congo français n'a pas fait, depuis l'établissement des concessions, les progrès sur lesquels on comptait. » (p. 214)
6. « Conclusions :
Il résulte des documents dont nous avons eu communication qu'en raison de l'insuffisance des ressources, de nombreux obstacles sont encore à surmonter pour assurer à la colonie une administration régulière et une mise en valeur satisfaisante. Sans parler des moyens financiers indispensables pour réaliser les réformes d'ensemble et de détail, les lacunes et desiderata peuvent se résumer ainsi :
1° Au point de vue administratif : centralisation excessive, pénurie de personnel, absence d'organisation intérieure reposant sur la connaissance approfondie des conditions géographiques, politiques et ethnographiques ;
2° Absence de politique indigène en correspondance avec l'organisation administrative, l'un devant être le complément nécessaire de l'autre ;
3° Au point de vue judiciaire : insuffisance professionnelle des fonctionnaires appelés à présider les justices de paix à compétence étendue et défaut de juridictions indigènes et d'organisation pénitentiaire ;
4° En matière militaire : manque d'unité dans le commandement, répartition, probablement défectueuse, des effectifs et insuffisance de ceux-ci ;
5° Manque de direction, d'organisation et de moyens en matière de ravitaillement et de transports.
L'ensemble de ces lacunes et l'insuffisance de ressources et de personnel dont elles dérivaient expliquent l'état stationnaire dans lequel la colonie s'est maintenue et les vicissitudes multiples qu'elle a éprouvées depuis la fin de la période d'exploration. » (pp. 289-290)
7. « Dans toute région pénétrée et occupée, il faut procéder sans retard à l'organisation politique et administrative, en recourant le plus possible à l'élément indigène, en utilisant, en fortifiant et, au besoin, en créant l'autorité des chefs du pays, enfin en ne négligeant rien pour nous attacher ces derniers tout en leur imposant nos méthodes et nos principes de civilisation.
En un mot, l'action politique et administrative doit suivre immédiatement la pénétration et chercher à discerner et à mettre à profit tous les éléments utilisables et toutes les sources d'autorité qu'elle trouve dans le pays.
En attendant l'organisation des services centraux de la colonie, les fonctionnaires ou officiers qui dirigent un mouvement de pénétration doivent, dès qu'une région est occupée et soumise, avoir pour première préoccupation d'attacher les habitants au sol par la pratique des cultures, d'y ouvrir des écoles provisoires pour l'enseignement de notre langue et de commencer un service d'assistance médicale, qui débutera par des conseils, des pansements, des distributions gratuites des médicaments les plus essentiels.
Enfin, dans les régions où nous trouvons une autorité indigène déjà établie et reconnaissant notre autorité – et c'est le cas pour les sultanats du Congo – nous devons la maintenir, la fortifier et l'utiliser de la manière la plus large, pour administrer le pays suivant celles de ses coutumes et traditions qui sont compatibles avec l'humanité et la civilisation. […] Cette méthode de protectorat indigène a été employée presque toujours avec succès. » (pp. 292-293)
8. [Début et extraits de la « Lettre des jeunes gens gabonais »] : « à Monsieur l'inspecteur général des Colonies en mission.
Monsieur,
Avons l'honneur de nous incliner très respectueusement devant vous pour vous exposer les réclamations ci-après.
Nous vous faisons connaître, Monsieur l'inspecteur général, que les lois et les règlements qui sont appliqués dans la colonie du Gabon ne sont applicables dans aucune colonie française.
1. Au Gabon, un indigène ne peut répondre à aucune parole contraire aux règlements lorsque l'Européen le lui parle et ne peut causer vis-à-vis d'un Européen sans qu'il soit menacé de coups de gifles sans cause ni motif fait. À la moindre chose que fait l'indigène, il reçoit des coups et de sales insultes qui ne sont insultables telles que "Sale nègre !", "Sale singe !", et plusieurs autres insultes que nous ne pouvons pas citer et qui règnent dans tout Libreville, et nous sommes considéré pour ainsi dire comme des "bêtes".
2. Lorsqu'un indigène passe en route sans qu'il salue l'Européen qu'il rencontre, il est battu sévèrement par ce dernier et quand l'indigène se défend, il est immédiatement conduit au commissariat de police et, finalement, il finit par être condamné par le tribunal de une à deux années d'emprisonnement et des fortes amendes lui sont infligées sans causes faites. […]
[…]
Monsieur le gouverneur Gentil se promenait toujours sur la rue accompagné de deux ou trois soldats qui battaient tous passants qui n'ôtaient pas leur chapeau, et à des coups très mortels, chose qui n'a jamais été vue dans le monde entier. Pendant son séjour à Chari, il fusillait des soldats à sa volonté ; tantôt il les suspendait les pieds en l'air et la tête en bas ; enfin ce sont pour ainsi dire des martyrs ! Les uns avaient les chaînes au cou, les autres à la barre de justice. En plein soleil ou pleine pluie, la barre reste dehors, c'est-à-dire au milieu de la cour. À la moindre faute que fait un soldat, il reçoit 50 à 100 coups de cravache. Pourtant, un soldat n'est pas fait pour être battu de la sorte.
[…]
Au Gabon, un indigène marcherait avec sa femme sur la route. L'Européen leur rencontre, embrasse la femme avant son mari et lui lance les mains sur le cul. Quand le mari veut parler, il lui menace de coups et la prison ! Des nuits, ils viennent dans les cases indigènes faire du tapage et vouloir baiser de force nos femmes qu'ils traitent après de négresses !!
[…]
À quoi bon d'avoir créé de la civilisation dans une colonie ! et au moment où cette peuplade commence à connaître ce que c'est la civilisation, on la rend encore dans l'obscurité après avoir donné la lumière ! La justice au Gabon est faite rien que pour les Européens ; un indigène aurait mille fois raison, il aurait toujours tort. Les magistrats se saoulent et nuisent également l'indigène, comme il est dit précédemment.
C'est pourquoi, Monsieur l'inspecteur général, que nous venons nous soumettre à vous de vouloir bien en rendre compte au Département pour donner fin à ces états de choses et pour que des nouvelles organisations des règlements soient créées ici comme dans le Sénégal. Surtout nous sollicitons l'envoi d'un [mot illisible, maire?] à tout prix au Gabon, des écoles françaises telle que l'école professionnelle, et, chaque année, nous désirons que le gouvernement fasse aller en France les jeunes garçons gabonais à l'école, et sollicitons également être des citoyens français. C'est les principales choses que nous tenons plus à cœur.
Aujourd'hui, tout le monde n'a pas d'emploi au Gabon et lorsque nous désirons aller à l'étranger cherche d'emploi, la sortie nous est interdite ; des fois ils nous font payer 100 francs. » (pp. 339-346)
9. [Début de la lettre d’Émile Gentil au président de la Commission, datée du 11 octobre 1905] : « Monsieur le président,
J'ai l'honneur de vous transmettre mes réponses au rapport d'inspection de messieurs De Brazza et Hoarau-Desruisseaux. Malgré toute l'émotion que j'ai ressentie à la lecture de ces documents et l'indignation que j'ai éprouvée en constatant l'esprit de parti pris que révèlent surtout les rapports de M. Hoarau-Desruisseaux, j'ai tâché d'y répondre sans me laisser entraîner à riposter aux accusations portées contre moi par d'autres accusations – qui n'auraient certainement rien ajouté à mon argumentation.
Je me suis promis de garder à l'égard de mes détracteurs la plus grande réserve, certain que je suis d'avoir, toujours et en toutes circonstances, agi avec le sentiment exact du devoir et sans oublier jamais les traditions de justice et d'humanité qui font l'honneur de notre pays.
À la réflexion, j'ai jugé superflu d'insister sur la valeur morale de M. de Mérona. Il me semble que le mépris et le dégoût que m'inspire l'acte inqualifiable de ce magistrat doivent être partagés par tous les honnêtes gens. [...] » (pp. 358-359)
10. [Extrait de la Note au sujet de la publication du rapport de la commission instituée en 1905 au ministère des Colonies pour examiner la situation au Congo français, datée 27 février 1906] : « Toute compromission nous avait paru devoir être évitée avec un État incriminé d'inhumanité vis-à-vis des indigènes. Or aujourd'hui, si le roi Léopold fait tous ses efforts pour se justifier, c'est nous qui, délibérément, nous offririons pour prendre sa place au banc des accusés.
Il serait trop long de vouloir envisager ici à un point de vue général les conséquences d'un tel aveu. Ce serait tout au moins risquer singulièrement d'affaiblir la situation d'héritier présomptif que nous revendiquons pour le Congo belge.
Enfin, si nous n'avons eu jusqu'à présent affaire qu'à l'Angleterre, nous avons toute raison de penser que l'Allemagne n'approuve pas non plus en droit notre système de concessions.
Tel est le jour très fâcheux sous lequel il y a lieu de craindre la publication du Rapport dont il s'agit, même révisé sur certains points, car, pour le rendre inoffensif, de telles coupures y seraient nécessaires qu'en fin de compte il n'existerait plus. Le remaniement deviendrait trop flagrant et le remède serait peut-être pire que le mal, après les engagements pris devant la Chambre. »
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