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[Un monde sous dopamine | Anna Lembke]
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apo



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Posté: Aujourd'hui, à 11:53
MessageSujet du message: [Un monde sous dopamine | Anna Lembke]
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La thèse de cet essai de vulgarisation neuroscientifique est qu'il existe un mécanisme d'homéostasie entre les sensations de plaisir et de douleur, à travers la molécule de la dopamine et le circuit de récompense, qui, dans un environnement économique et technologique de surabondance de stimuli plaisants, conduit à la dépendance per se, quel que soit le stimulus. Par rapport à la théorie bien connue des trois variables provoquant l'addiction : la substance/comportement, la propension individuelle à l'excès et le contexte de la « rencontre » substance-individu, l'autrice – psychiatre et directrice du programme médical des addictions à Stanford –, généralise grandement la première variable à toute source de sécrétion de dopamine, ainsi que la troisième à l'ensemble du consumérisme dans la société d'abondance, se concentrant sur la variable individuelle du seul point de vue des méthodes préconisées pour contrer la tendance universelle à l'hédonisme, avec une petite exception (à peine évoquée) pour les cas de comorbidités psychiatrique dans lesquels un double traitement est préconisé.
Spécifiquement, dans un tel mécanisme homéostatique (retour automatique à un « équilibre ») qui utilise abondamment la métaphore de la balance plaisir-douleur, la tolérance est expliquée comme une neuroadaptation, et il est posé que l'aspect dynamique de l'équilibre, c-à-d. la capacité de repousser à un temps ultérieur la satisfaction immédiate, est également fonction de l'intensité des satisfactions préalables (« élévation du point de référence neuronal »).
Par conséquent, le sevrage, qui est radicalement un sevrage de la dopamine, se fonde sur l'abstinence ou a minima par l'autorestriction, en vue de rétablir une « balance cassée », soit un point de référence inférieur. Il est également intéressant de noter que la « poursuite de la douleur » (titre de la troisième partie de l'essai) est tout autant envisagée comme un moyen de retour à l'équilibre. Dans ce contexte, l'hormèse, « une branche de la science qui étudie les effets bénéfiques sur l'organisme de l'administration de petites doses de stimuli toxiques ou douloureux tels que du froid, de la chaleur, des changements gravitationnels, des radiations, de la restriction alimentaire ou de l'exercice » (pp. 161-162) est expressément mentionnée, en faisant référence à une longue tradition médicale hippocratique ainsi qu'aux modernes prescriptions médicales du sport, du jeûne, etc.. Parmi les autres observations de l'autrice que je trouve originales, surtout selon ma perspective européenne, il y a un postulat sur la valeur essentielle, dans le sevrage, de « l'honnêteté radicale », c-à-d. la proscription absolue du mensonge, dont est postulée un bénéfice de nature neuro-cérébrale, ainsi que de la « honte prosociale », qui se distingue de la « honte destructrice » en ceci qu'elle ne conduirait pas à l'isolement mais à l'acceptation de soi et à un sentiment d'appartenance à un groupe.
Cet ouvrage, comme de nombreux livres scientifiques états-uniens, se veut d'abord un manuel à usage pratique. Après la première partie (« La poursuite du plaisir ») qui est essentiellement théorique et qui m'a intéressé le plus, suivent deux parties spécifiquement destinées à décrire la pratique thérapeutique de sevrage de l'autrice dans sa clinique. Dans ces deux dernières parties, j'ai trouvé tous les biais notoires du moralisme judéo-chrétien américain : à partir de la croyance dans les bienfaits du prohibitionnisme et des restrictions réglementaires (des drogues illicites, des médicaments psychoactifs, des écrans, de la pornographie, des jeux de hasard, de la surconsommation, etc. etc.), en poursuivant sur la valorisation d'un certaine pratique religieuse (jusques et y compris dans l'utilité de la prière, de la confession publique, des actes de contrition, de la recherche d'une certaine dose de douleur physique), avec une certaine reprise de concepts éculés du « New Age » (la pleine conscience, le « insight », la méditation...) sans négliger une certaine ambiguïté sur l'addiction au travail qui trouve sa place dans la troisième partie (chap. 7) plutôt que parmi les pathologies addictives (bien qu'il faille se méfier de devenir « acco de la douleur »... !), et en culminant dans l'adhésion absolue à tout le protocole des Alcooliques Anonymes : étapes, récit public de ses propres « faiblesses » et « réalisations », valorisation de l'assiduité aux réunion du groupe, tout le discours sur cette fumeuse « honte prosociale », même s'il est précisé que « se livrer est aussi contagieux que mentir »...
J'avais été fort attiré par ce livre – qui est toujours très recherché par les lecteurs, à en juger par le temps d'attente en bibliothèque une fois réservé – grâce à une vidéo de présentation dans laquelle un journaliste interviewait l'autrice avec beaucoup de sagacité. À l'issue de cette rapide lecture, je comprends que j'ai trouvé une disproportion évidente entre la radicalité des découvertes théoriques et les solutions thérapeutiques proposées, qui me paraissent d'une déconcertante banalité. De plus, l'ouvrage se fonde sur le récit ad abundantiam de cas cliniques, ainsi que de la propre expérience d'addiction à la littérature fantastique et érotique de l'autrice. Si ce procédé confère une grande aisance à lire, de même que les illustrations infantiles de la balance avec les méchants petits lutins des toxiques, il me laisse insatisfait en tant que lecteur (européen) ayant surtout des bases pré-acquises sur les sujets traités.



Cit. :


1. « Les études indiquent que la libération de dopamine liée à la pratique de ces jeux [de hasard] est tout autant liée à l'imprévisibilité de la délivrance de la récompense qu'à la récompense finale (le plus souvent monétaire) elle-même. Ce qui pousse quelqu'un à jouer dépend plus largement de l'incapacité de la personne à prévoir l'occurrence de la récompense que du gain financier associé.
[…]
Le jeu pathologique met en lumière la distinction subtile qui existe entre l'anticipation de la récompense (la libération de dopamine avant la récompense) et la réponse à la récompense (la libération de dopamine après ou durant la récompense). Mes patients dépendants aux jeux de hasard m'ont raconté que lorsqu'ils jouaient, une partie d'eux-mêmes souhaitait perdre. Et plus ils perdaient, plus ils avaient envie de continuer à parier et plus la bouffée de plaisir quand ils gagnaient était forte – un phénomène qui se traduit par le fait de parier de plus en plus gros pour "se refaire".
Je suspecte qu'un processus similaire entre en jeu avec les médias sociaux, où la réaction des autres à une publication est tellement imprévisible et capricieuse que l'incertitude d'obtenir un "like" ou son, équivalent renforce autant l'addiction que le "like" lui-même. » (pp. 72-73)

2. « La science nous apprend que chaque plaisir a un prix et que la douleur qui s'ensuit est plus intense et plus durable que le plaisir d'origine. Quand nous sommes exposés de manière prolongée et répétée à des stimuli plaisants, notre capacité à tolérer la douleur décroît tandis qu'il nous est de plus en plus difficile d'éprouver du plaisir. En marquant à jamais nos mémoires instantanées et permanentes, nous sommes incapables d'oublier les leçons du plaisir et de la douleur même si nous le voulons : ces tatouages de l'hippocampe sont indélébiles.
La machinerie neurologique phylogénétiquement antédiluvienne qui traite le plaisir et la douleur chez toutes les espèces n'a, dans une large mesure, pas évolué au cours du temps. Elle est parfaitement adaptée à un monde de rareté. Sans plaisir, nous ne nous nourririons pas, nous ne boirions pas et nous ne nous reproduirions pas. Sans douleur, nous ne nous protégerions pas des blessures et de la mort. En élevant notre point de référence neuronal avec des plaisirs répétés, nous devenons d'éternels insatisfaits de ce que nous avons, toujours à la recherche de plus.
C'est là que réside le problème : les êtres humains, ces chercheurs invétérés, n'ont que trop bien réagi au défi de rechercher le plaisir et d'éviter la douleur. Ils ont fait du monde un lieu de surabondance. Le hic, c'est ce que nos cerveaux ne sont pas conçus pour ce monde-là. » (p. 78)

3. « Parfois, mes patients me demandent s'ils peuvent changer de drogue – fumer des cigarettes plutôt que du cannabis, regarder de la pornographie plutôt que jouer à des jeux vidéo – mais à mon avis c'est une stratégie qui fonctionne rarement à long terme. En effet, n'importe quelle récompense suffisamment puissante pour […] faire pencher le plateau de la balance du côté du plaisir peut en elle-même être addictive, ce qui revient à remplacer une addiction par une autre (dépendance croisée). A contrario, toute récompense qui n'est pas assez puissante ne sera pas perçue comme telle, ce qui explique pourquoi, lorsque nous consommons des récompenses qui libèrent de fortes doses de dopamine, nous devenons incapables de nous réjouir de plaisirs simples.
Une minorité de patients (environ 20%) ne se sentent pas mieux après s'être sevrés de la dopamine. Cette donnée est également importante parce qu'elle me permet de savoir que la drogue n'était pas la cause principale du symptôme psychiatrique et que la personne souffre vraisemblablement d'un autre trouble qui nécessitera son propre traitement approprié. Même quand un sevrage de la dopamine est bénéfique, s'il y a un autre trouble psychiatrique, celui-ci devra être traité simultanément. Traiter une addiction sans s'attaquer dans le même temps aux autres troubles psychiatriques du patient aura des conséquences négatives pour les deux problèmes. » (pp. 92-93)

4. « Entre vingt et trente ans, j'ai commencé à prendre du Prozac pour traiter mon irritabilité et mon anxiété légères, attribuées à une "dépression atypique". […] Pour la première fois de ma vie, j'ai commencé à bien m'entendre avec ma mère. Elle appréciait ma compagnie et j'aimais lui être plus agréable. Je lui correspondais mieux. Quelques années plus tard, quand j'ai formé le projet d'avoir un enfant, j'ai arrêté le Prozac. Je suis alors redevenue celle que j'étais auparavant : grincheuse, contestataire, agitée. Presque tout de suite, ma mère et moi avons de nouveau été en conflit. Dès que nous étions dans la même pièce, il y avait de l'électricité dans l'air.
[…]
Cependant, je ne regrette pas d'avoir arrêté le Prozac. Ma personnalité sans Prozac, même si elle ne convient pas à ma mère, m'a permis de faire des choses que je n'aurais jamais pu faire autrement. Aujourd'hui, j'ai fini par accepter d'être une sceptique un peu anxieuse et légèrement dépressive. Je suis quelqu'un qui a besoin de frictions, de défis, de causes pour lesquelles se battre ou combattre. Je refuse d'être une version diminuée de moi-même pour pouvoir m'intégrer à la société. Qui d'entre nous, d'ailleurs, devrait s'y résoudre ?
Quand nous nous médicamentons pur nous adapter au monde, que cela dit-il de notre société ? Sous prétexte de vouloir éradiquer la douleur et soigner les maladies mentales, ne rendons-nous pas de vastes segments de la population biochimiquement indifférents à des circonstances intolérables ? Pire, les psychotropes ne sont-ils pas devenus des moyens de contrôle social, en particulier en ce qui concerne les pauvres, les chômeurs et les marginaux ? De fait, les médicaments utilisés en psychiatrie sont plus souvent prescrits et en plus grande quantité aux pauvres et notamment à leurs enfants. » (pp. 146-148)

5. « La douleur conduit au plaisir en déclenchant le mécanisme de régulation homéostatique du corps. […] Le plaisir que nous ressentons alors est la réaction physiologique naturelle et réflexive de notre corps à la douleur. […] En nous exposant de façon intermittente à la douleur, nous déplaçons notre point d'infléchissement hédoniste du côté du plaisir, si bien qu'au fil du temps, nous devenons moins vulnérables à la douleur et davantage capables de ressentir du plaisir. » (p. 158)

6. « Les chercheurs ont constaté que le nombre de fois où les participants mentaient était divisé par deux quand le cortex préfrontal était stimulé. Selon eux, cette probité accrue "ne s'expliquait pas par des changements dans l'intérêt personnel matériel ou dans les croyances morales des participants et n'était pas non plus corrélée à leur impulsivité, leur humeur ou leur appétence pour la prise de risque". Ils ont conclu que l'honnêteté peut être renforcée par la stimulation du cortex préfrontal, ce qui est cohérent avec l'idée que "le cerveau humain a développé des mécanismes dédiés au contrôle des comportements humains complexes".
Cette expérimentation m'a amenée à me demander si, de façon réciproque, la pratique de l'honnêteté pouvait stimuler le cortex préfrontal. J'ai donc envoyé un email à Christian Ruff, en Suisse, pour savoir ce qu'il en pensait.
"[…] Dire la vérité peut-il renforcer l'activité dans les zones du cerveau qui servent à planifier l'avenir, à réguler les émotions et à gérer la satisfaction différée et l'excitabilité de celle-ci." lui ai-je demandé.
Sa réponse : "Votre question est intéressante. Je ne peux pas y répondre de manière catégorique, mais je partage votre intuition que l'usage répété d'un processus neuronal dédié (comme le processus préfrontal impliqué dans l'honnêteté) devrait renforcer ce dernier. C'est ce que l'on observe avec la plupart des types d'apprentissage […]"
[…]
De façon similaire à ce qui se passe chez les individus en voie de désintoxication, la pratique de la vérité pourrait modifier le cerveau en nous permettant d'être plus conscients de notre équilibre plaisir-douleur et des processus mentaux qui nous poussent à surconsommer de manière compulsive et, de là, nous inciter à changer nos comportements. » (pp. 194-195)

7. [excipit] « Les leçons à tirer de l'équilibre.
1. La poursuite incessante du plaisir (et l'évitement de la douleur) conduit à la douleur.
2. La guérison commence par l'abstinence.
3. L'abstinence recalibre le circuit de la récompense du cerveau et, ce faisant, restaure notre capacité à nous réjouir de menus plaisirs.
4. L'autolimitation crée un espace littéral et métacognitif entre le désir et la consommation, une nécessité moderne dans le monde surchargé en dopamine dans lequel nous vivons.
5. Les médicaments peuvent rétablir l'homéostasie, mais il faut être conscient de ce à quoi ils nous obligent à renoncer.
6. Appuyer du côté de la douleur permet de refaire pencher la balance du côté du plaisir.
7. Attention à ne pas devenir dépendant à la douleur.
8. L'honnêteté radicale encourage la prise de conscience et renforce les sentiments d'intimité et de plénitude.
9. La honte prosociale témoigne de notre appartenance à la tribu humaine.
10. Au lieu de fuir le monde, échappons-nous en nous y plongeant. »

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