Ma présente lecture, s'inscrivant dans la continuité du thème de l'inceste, constitue un approfondissement de celle de _Le scandale de la séduction_ par Isabelle Alfandary, qui citait abondamment cet ouvrage déjà ancien (1984). Son auteur, ayant succédé au Dr Eissler à la direction des Archives de Freud alors qu'Anna Freud est encore vivante, s'aperçoit qu'une partie de la correspondance entre Sigmund Freud et son ami Wilhelm Fliess est restée secrète ; en poursuivant ses recherches, il remarque qu'il s'agit en réalité d'une occultation d'un nombre plus important de documents relatifs à l'abandon de la théorie de la séduction opéré par le père de la psychanalyse en 1897. Cette découverte provoque un tollé dans la communauté analytique qui finira par exiger le départ de l'auteur de son poste aux Archives. De mon côté, j'ai eu le souvenir d'avoir lu il y a quelques années un agréable roman, un thriller intellectuel, intitulé _Séduction_ et signé par l'écrivaine américaine Catherine Gildiner, qui relatait indirectement et hyperboliquement les répercussions de ce dévoilement des preuves relatives aux ambiguïtés de Freud face à sa théorie de la séduction.
Comme je m'y attendais, Isabelle Alfandary est aujourd'hui plus nuancée et moins péremptoire contre Freud que ne l'a été Jeffrey M. Masson en 1984, qui n'hésite pas à accuser celui-ci de lâcheté, nos seulement à cause de son célèbre volte-face sur la théorie de la séduction, mais dans une série de circonstances survenues à différents moments de sa vie, lesquelles en sont cependant peu ou prou corrélées.
Certains éléments de preuve sont identiques dans les deux essais, la divulgation par Masson ayant été retentissante depuis quarante ans, néanmoins d'autres éléments (à charge) n'ont pas été repris par Alfandary, sans doute pour ne pas s'appesantir sur des questions qui ne relèvent qu'indirectement de la question des violences sexuelles infantiles (séduction), réelles ou fantasmées.
Ma préférence allant résolument vers le livre d'Alfandary, je trouve pourtant intéressant de m'arrêter surtout sur les informations apportées par cet ouvrage-ci, qui n'ont pas été retenues dans l'essai récent.
En premier lieu, l'auteur rappelle l'influence tout à fait prépondérante du climat intellectuel que Freud trouva à Paris lors de ses années de formation auprès de Charcot. À l'évidence, le milieu psychiatrique français était beaucoup plus ouvert que l'autrichien concernant la question des agressions sexuelles sur les enfants, et c'est là que Freud s'y familiarisa d'une manière qui porte à minorer le caractère révolutionnaire de ses premières découvertes sur les causes des névroses. Cependant, en France aussi, la dialectique s'était développée entre les médecins légistes (Tardieu, Bernard, Brouardel) qui dénonçaient les crimes perpétrés sur les enfants, notamment ceux qui entraînaient la mort des petites victimes autopsiées, et les « aliénistes » (Fournier, Bourdin, Motet) qui doutaient de la parole dénonciatrice, des enfants et des femmes « hystériques ».
Deuxièmement, dans un contexte notoire d'isolement intellectuel dans lequel Fred se trouva surtout en début de carrière à Vienne, ostracisé par l'ensemble de ses aînés (Breuer, Krafft-Ebing, Löwenfeld, etc.), son amitié pour Wilhelm Fliess prend les aspects d'un certaine emprise assez ambiguë, sans doute malveillante, de ce dernier sur lui. Elle se manifeste notamment par rapport à Emma Eckstein, patiente de Freud envers laquelle ses relations tumultueuses durèrent longtemps, qu'il poussa à subir une opération chirurgicale absurde par Fliess, laquelle faillit coûter la vie à la jeune femme, à cause d'une négligence abominable de ce dernier que Freud s'obstina pourtant à défendre. Dans cette partie et notamment par rapport à Emma Eckstein, la responsabilité de l'abandon freudien de la théorie de la séduction semble dériver exclusivement de sa faiblesse vis-à-vis de Fliess.
Troisièmement, les objections de Sandor Ferenczi, qui sont longuement analysées sur un plan théorique par Isabelle Alfandary, sont par contre ici relatées d'une part sur le plan plus personnel des relations entre Freud et son disciple préféré, et d'autre part sur le plan beaucoup plus vil de l'hypocrisie qui entoura l'ostracisme de l'Association Internationale de psychanalyse lors du congrès de Wiesbaden en 1932, alors que Freud était très âgé, Ferenczi en très mauvaise santé, et que sa communication « Confusion de langue » fut méchamment sabotée. À ce moment du crépuscule d'un Freud universellement vénéré, sa trahison de Ferenczi venu remettre la théorie de la séduction sur le devant de la scène analytique, ainsi que la servilité mesquine de la cohorte des futurs successeurs du Maître, jettent le discrédit sur l'avenir de la communauté psychanalytique tout entière.
Quatrièmement, la dénonciation de Robert Fliess, fils de Wilhelm, qui témoigne de violences sexuelles subies par son propre père et « exhort[e] la communauté psychanalytique à réexaminer la théorie du traumatisme sexuel de l'enfance », ainsi que des documents inédits se référant à l'âge adulte d'Emma Eckstein et à des méthodes thérapeutiques très peu orthodoxes dont Freud se serait rendu coupable à son adresse, placent la question de l'inceste au cœur de l'impensable, bien au-delà de la personne de Freud et même de la psychanalyse dans son ensemble, c'est-à-dire au cœur même du questionnement qui nous préoccupe aujourd'hui.
Table [avec appel des cit.]
Introduction
I. « L'étiologie de l'hystérie »
II. Freud à la morgue de Paris :
Ambroise Tardieu et la littérature sur le viol et autres actes de violence exercés sur les enfants
Freud, Charcot et Paul Brouardel
La bibliothèque de Freud - « Attentats aux mœurs » : Tardieu, Bernard, Brouardel
Des enfants qui mentent : Fournier et le fantasme de la violence [cit. 1, 2]
Résumé
III. Freud, Fliess et Emma Eckstein :
L'histoire d'une opération
Freud et Fliess
Les vues de Freud sur la séduction [cit. 3]
La séduction d'Emma Eckstein
Le père en tant que séducteur
La théorie de la périodicité
Que la sorcière meure
IV. Le renoncement de Freud à la théorie de la séduction :
Lettres à Fliess [cit. 4]
Le renoncement public à la théorie de la séduction
L'isolement de Freud
La séduction de Robert Fliess [cit. 5]
Conclusion
V. L'étrange affaire du dernier texte de Ferenczi :
Le journal inédit de Ferenczi et la « Confusion de langue » [cit. 6]
L'évolution de la technique de Ferenczi
La dernière rencontre de Freud avec Ferenczi et le congrès de Wiesbaden
La mort de Ferenczi
La « maladie » de Ferenczi
Conclusion [cit. 7]
Conclusion [cit. 8, 9]
Cit. :
1. « Les auteurs français qui ont écrit des ouvrages sur les viols d'enfants étaient des spécialistes médecins auxquels les cours faisaient appel pour déterminer la nature des actes criminels qui étaient l'objet de poursuites. Pour eux, ces actes n'étaient que trop réels. Mais, très tôt, un courant se développa dans la littérature qui, à la longue, exerça une influence durable et, à mon sens, parfaitement sinistre. C'est la littérature qui traite des simulations et des mensonges supposés des enfants. Il y avait toute une pléiade d'auteurs qui s'intéressaient aux 'pseudologica phantastica' des enfants. Toulmouche et Tardieu, qui furent les premiers à écrire sur les 'attentats', commencèrent par consacrer à ce sujet de brefs chapitres dans leurs livres. Ils signalaient que, de par la nature même des choses, il est fatal qu'un petit nombre de simulations soit suscité par la cupidité ou pour des raisons de vengeance. Aucun des auteurs n'attribuait de signification particulière à ce qui précède et n'y accordait certainement pas une importance théorique excessive. Mais, quelque trente ans plus tard, les choses avaient changé et deux articles, fidèles à cette tradition, devaient servir de base à une orientation nouvelle de la pensée.
Le premier article est d'Alfred Fournier (1832-1914). Il s'agissait d'une allocution prononcée lors d'une réunion bien fréquentée de l'Académie de Médecine en 1880 […] Il était intitulé "Simulation d'attentats vénériens sur de jeunes enfants". Fournier, personnage médical en vue de la vie académique à Paris, s'attache à démasquer les simulations de l'enfant.
[…]
Ni Fournier ni aucun de ses collègues ne se préoccupèrent des effets de l'abus sexuel sur l'enfant. Fournier, lui, s'inquiète du bien-être des hommes qu'on accuse :
"Un excellent et parfait honnête homme, père de famille, justement honoré et absolument incapable (je m'en porterais volontiers garant) d'une action infamante, s'était laissé prendre dans un traquenard de ce genre." » (pp. 59-62)
2. « Quelques années plus tard, en 1887, le Dr Auguste Motet (né en 1832) écrivit […] un article intitulé "Les Faux Témoignages des enfants devant la justice". Motet dit que c'est après avoir observé les hystériques présentées par Charcot qu'il s'était senti inspiré pour faire ce travail. Il déclare que les inventions des enfants et les mensonges des hystériques ont beaucoup de choses en commun. Ce pas, qui allait des "mensonges des enfants" aux "mensonges des femmes hystériques", devait avoir un effet tragique sur l'histoire de la pensée psychologique en Europe. Bourdin avait cité un article de 1882 écrit par Vedie […] constatant que les femmes hystériques sont des menteuses, des accusatrices, ce à quoi Bourdin ajouta : "Il me semble que les aliénistes partagent tous ce même avis." » (p. 67)
3. « C'est le seul renseignement qui nous fait savoir que Breuer voulait que Freud supprimât "la thèse sexuelle" des _Études sur l'hystérie_. Breuer ne refusait pas de reconnaître le rôle de la sexualité (il s'agit là de la masturbation et du coït interrompu) dans la genèse des névroses "actuelles". Mais la thèse plus profonde, plus effrayante, à savoir que l'hystérie était provoquée par des séductions sexuelles intervenues dans l'enfance, cette idée répugnait à Breuer tout comme aux autres collègues de Freud. Donc, lorsque Freud dit ici qu'il craint de ne plus être en mesure de prouver la "thèse sexuelle", il veut dire qu'on pourrait bien l'empêcher d'annoncer sa nouvelle découverte, celle que la violence sexuelle dirigée contre un enfant est à l'origine de l'hystérie et de la névrose obsessionnelle. Il n'est donc pas exclu que Freud ait modifié le cas de Katharina pour ce livre, en ne précisant pas, à la demande de Breuer, que le séducteur était le père de la jeune fille.
Si l'une des conditions posées par Breuer pour accepter une publication conjointe était que la thèse de Freud fût retirée de l'ouvrage, certaines des histoires de cas revêtent alors une signification nouvelle. En effet, nous pouvons supposer que Freud les écrivit tout d'abord en ayant à l'esprit la question des séductions sexuelles, puis qu'il dut les enlever pour répondre à l'insistance de Breuer. » (p. 101)
4. « Anna Freud et Ernst Kris étaient tellement convaincus d'avoir compris ce qu'il [Sigmund] voulait dire, qu'ils ont supprimé des archives publiques ce qui témoignerait du contraire : car les lettres non publiées indiquent que Freud n'était pas convaincu d'avoir eu raison.
Dans une lettre non publiée, datée du 12 décembre 1897, trois mois après avoir prétendument abandonné sa théorie, Freud écrit :
"Ma confiance dans l'étiologie paternelle a beaucoup grandi. Eckstein a traité sa patiente, délibérément, de façon à ne pas lui toucher un seul mot de ce qui vient de l'inconscient, et elle a obtenu dans le processus, entre autres, les mêmes scènes avec le père. Disons, en passant, que la jeune fille va très bien."
Quoique la rédaction soir assez obscure, il ne peut y avoir aucun doute sur la signification de ce passage : Emma Eckstein a une patiente en analyse. Elle utilise la méthode de Freud, et elle a trouvé "les mêmes scènes avec le père". C'est-à-dire les mêmes "scènes" (mot utilisé ici dans le sens ancien que lui donnait Freud, celui de souvenir authentique) qu'il avait lui-même obtenues de ses patientes, le souvenir d'une agression sexuelle par le père. » (pp. 129-130)
5. « Il apparaît clairement, je pense, si l'on rapproche le premier livre du dernier, que Robert Fliess croyait que son père l'avait séduit sexuellement dans sa petite enfance. Maintenant, s'il est vrai que Wilhelm a séduit, ou maltraité de quelque autre manière son propre enfant au moment même où Sigmund Freud était sur la piste de sa plus importante découverte, celle qui n'était pas admise dans les cercles scientifiques, et à laquelle on ne pouvait ajouter foi sur le plan théorique (bien qu'elle eût été annoncée déjà par la littérature médico-légale française et allemande), nous nous trouvons ici devant l'une des rencontres les plus pitoyables de l'histoire des découvertes intellectuelles. Freud communique les convictions qu'il vient d'acquérir à la personne la moins préparée à les entendre, du fait de la signification profonde que ces théories véhiculent dans la propre vie de cette personne. Freud apparaît tel un détective obstiné qui, sur la piste d'un grand crime, communique ses soupçons et ses déductions, sa découverte, enfin, à son meilleur ami, lequel a peut-être été, en fait, le criminel. » (p. 156)
6. « [Ferenczi dans "Confusion de langue"] déclare :
"J'ai pu, tout d'abord, confirmer l'hypothèse déjà énoncée qu'on ne pourra jamais insister assez sur l'importance du traumatisme sexuel comme facteur pathogène. Même des enfants appartenant à des familles honorables et de tradition puritaine sont, plus souvent qu'on osait le penser, les victimes de violences et de viols. Ce sont soit les parents eux-mêmes qui cherchent un substitut à leurs insatisfactions [sexuelles] de cette façon pathologique, soit des personnes de confiance, membres de la même famille […], les précepteurs ou le personnel domestique qui abusent de l'ignorance et de l'innocence des enfants. L'objection, à savoir qu'il s'agissait de fantasmes de l'enfant lui-même, c'est-à-dire de mensonges hystériques, perd malheureusement de sa force, par suite du nombre considérable de patients, en analyse, qui avouent eux-mêmes des voies de faits sur des enfants."
Ferenczi explique que le désir de tendresse de l'enfant peut être exploité par le besoin qu'a l'adulte d'une gratification sexuelle à tout prix. L'enfant ne peut pas refuser parce qu'il (ou elle) est sans défense et paralysé(e) par la peur. Pour faire face à cette situation, l'enfant met en place un mécanisme de défense que Ferenczi est le premier à nommer : l'identification à l'agresseur. La culpabilité que le parent devrait ressentir, mais ne ressent pas, est alors introjectée par l'enfant […] De plus, explique Ferenczi, le parent qui nie son acte, ou qui en nie les effets néfastes, devient souvent brutal physiquement vis-à-vis de l'enfant (projetant la perversité sur celui-ci). […] La séduction, donc, est une forme de la haine, pas de l'amour. Après un tel événement, l'enfant deviendra souvent extrêmement déprimé. La conséquence est que, chez l'enfant dont on a ainsi abusé, la sexualité ne se développera pas ou prendra des formes perverties. » (pp. 162-163)
7. « Cependant, la vrai déception, c'est Freud lui-même. Les distorsions dues à Jones, Brill, Eitingon et autres n'ont pas une telle importance. Mais qu'arriva-t-il à Freud pour qu'il pût si résolument, si froidement, tourner le dos à l'homme qui avait été son élève et son collègue préféré ?
Ferenczi, dans son rapport de 1932, reprenait l'essentiel du texte écrit par Freud en 1896, "L’Étiologie de l'hystérie", en approfondissant la recherche des défenses que les gens mettent en œuvre pour laisser ignorées d'eux-mêmes les blessures reçues dans leur enfance. Le texte de Ferenczi est une réponse à l'abandon, par Freud, de la théorie de la séduction, car il soutient qu'un traumatisme réel peut lui-même faire naître d'horribles fantasmes, que ces fantasmes sont issus d'un événement réel, qu'ils ne le remplacent pas. Ce qui rend les gens malades, c'est ce qui leur est arrivé, non ce qu'ils imaginent leur être arrivé. C'est comme si Ferenczi disait à Freud : "Vous n'avez pas eu le courage de défendre la vérité. Le mouvement qui s'est développé autour de vous est un produit de cette lâcheté. Je n'en serai pas complice. Je ne trahirai pas ce que je sais être vrai". » (p. 197)
8. « Je suis enclin à adopter les idées de nombre d'auteurs récents […] qui estiment que les cas de violence sexuelle dans la petite enfance sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le reconnaît généralement […]. Mais que ce soit ouvertement déclaré ou simplement admis comme principe théorique implicite, l'analyste est formé de manière à croire, lorsqu'il voit une patiente de ce type, que ses souvenirs sont des fantasmes. De sorte que l'analyste, si bienveillant soit-il par ailleurs, fait violence à la vie intérieure de sa patiente et se trouve ainsi secrètement complice de ce qui l'a autrefois rendue malade.
Les authentiques découvertes psychanalytiques – l'inconscient, par exemple – ne sauraient être mises à profit dans un tel contexte. Sans doute, l'humiliation, la souffrance et la rage de l'enfant dont on a abusé sexuellement ont dû être refoulées pour que celui-ci puisse survivre. Si l'analyste ne croit pas à la réalité des événements qui ont causé semblables émotions, il devra imputer les sentiments de la patiente à quelque défaut constitutionnel inexplicable (un besoin d'être aimée plus intense que la normale, par exemple). L'analyse tout entière en serait faussée. […]
Dans ce contexte, le traitement ne pourrait "réussir" que si la patiente (ou le patient) refoulait la connaissance qu'elle (ou il) a de son propre passé, et parvenait à se croire, comme le fait l'analyste, la proie d'émotions inexplicables. Pour parvenir à la santé, la patiente devrait finalement partager le point de vue de l'analyste, en un mot, devenir comme lui, ou plutôt comme l'analyste voudrait qu'elle devînt, ce qui impliquerait la négation de son véritable soi, la mort de son indépendance et de sa liberté. Le silence exigé de l'enfant par la personne qui lui a fait violence perdurerait et serait imposé, avec plus de force encore, par la personne à qui elle est venue demander une aide. » (pp. 200-201)
9. « Si l'analyste est effrayé par l'histoire réelle de sa propre science, il ne sera jamais en mesure d'affronter le passé d'un seul de ses patients. Lorsque Freud rendit publiques ses découvertes dans sa communication de 1896 sur l'étiologie de l'hystérie, on ne lui opposa aucune réfutation argumentée, aucune contestation scientifique, mais seulement dégoût et désaveu. L'idée d'une violence sexuelle au sein de la famille contenait une telle charge émotionnelle que l'unique réaction fut une répulsion irrationnelle. Devant l'hostilité de ses collègues vis-à-vis de ses découvertes, Freud sacrifia son 'insight' le plus fondamental. Quand Ferenczi, à la génération suivante, fut amené par ses patients à faire la même découverte, il reçut le même accueil, mais cette fois-ci Freud jouait le rôle qu'avait joué Krafft-Ebing quarante ans auparavant. Et, quarante ans plus tard encore, quand Robert Fliess exhorta la communauté psychanalytique à réexaminer la théorie du traumatisme sexuel de l'enfance, il reçut l'accueil désormais habituel. En 1981, j'ai tenté d'appeler l'attention des psychanalystes sur de nouvelles preuves qui engageaient à reconsidérer sérieusement la théorie de la séduction. À mon tour, comme Freud, Ferenczi et Robert Fliess, j'ai connu une hostilité irrationnelle, j'ai été frappé d'ostracisme. Ce qui était contesté, ce n'était pas l'authenticité de mes preuves, mais le fait même de révéler leur existence. Il me semble évident que cette hostilité récurrente ne provenait pas d'une hostilité préexistante contre la personne qui soutenait la théorie de la séduction, mais d'une aversion profonde, émotionnellement chargée, pour la vérité de la théorie elle-même.
Le temps est venu de ne plus cacher ce qui est, après tout, l'une des plus grandes questions de l'histoire humaine. » (p. 202)
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