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[La Peur et autres nouvelles | Stefan Zweig]
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Swann




Sexe: Sexe: Féminin
Inscrit le: 19 Juin 2006
Messages: 2701


Posté: Hier, à 12:38
MessageSujet du message: [La Peur et autres nouvelles | Stefan Zweig]
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« La Peur » (1910)


Ceci n'est que la première nouvelle du recueil du même nom, que je lirai ultérieurement. J'ai eu une impression de déjà-vu, mais les conclusions que je tire de cette lecture sont diamétralement opposées à celles que je crois avoir eues à l'époque.
Irène a subi dans le passé un mariage arrangé dont elle s'est affranchie en prenant un amant. Une des scènes de la nouvelle la montre cherchant à se libérer de la peur, de la pression de son quotidien, en s'abandonnant aux sensations érotiques de la danse, au grand déplaisir de son mari dont la réaction la renchaîne à son angoisse.
Arrêtez là votre lecture, ceux qui souhaitent encore lire cette nouvelle, je vais divulgâcher tous azimut.
Spoiler: 
Le récit est un focalisation interne : chez Irène et une fois, brièvement, sur son amant, quand elle fait irruption chez lui et qu'il la croit devenue folle. Ainsi, on n'a que ses impressions. Celles-ci sont très proleptiques par certains côtés : elles permettent à Zweig de révéler au lecteur plus qu'à Irène encore, que le mari sait qu'il est trompé. Mais elles lui donnent aussi l'impression que l'homme est plein de bonnes intentions maladroites, de tendresse et qu'il ne veut que récupérer sa femme.
La chute va dans ce sens, avec l'immense soulagement d'Irène réintégrée (inconditionnellement ?) au foyer pour avoir voulu aller au bout de sa peur et terrifier à son tour son mari dans ses manigances quand il comprendra qu'il l'a réduite aux pires extrémités et qu'elle ne se soumettra pas à l'exercice de la confession.
Aujourd'hui, ce n'est plus du tout mon impression et le titre focalise au bon endroit. Le mari est un juge fort instruit de la psychologie humaine, il sait qu'il terrifie sa femme avec la machination qu'il met en place pour l'acculer à se confesser et demander pardon. "Avoir peur, c'est mourir mille fois, c'est pire que la mort", dit la célèbre citation tirée de cette nouvelle. Est-ce vraiment un châtiment correspondant à trop d'amour ?
Spoiler: 
La scène de la danse interrompue est pour moi symptomatique d'un homme qui ne se voit que comme propriétaire de son conjoint et qui ne se soucie de son ressenti que pour le manipuler, certainement pas pour son bonheur - le meilleur moyen de s'attacher quelqu'un, d'ailleurs.

Ma question est : Zweig est-il conscient de l’ambiguïté affreuse de sa nouvelle (je pense que oui et, dans ce cas, il est génial) ou est-il tellement pervers (son double suicide peut le laisser croire) que l’ambiguïté est involontaire et qu'il croit lui-même avoir fait un mari
Spoiler: 
plein de bonnes intentions dépassé par sa tentative pour récupérer sa femme
?


« Révélation inattendu d’un métier »


Un narrateur qui peut s’identifier à l’auteur confesse avoir des moments où il observe compulsivement un passant et cherche à deviner sa vie, ses pensées, entre en sympathie totale avec lui. C’est bien là ce qu’on imagine d’un écrivain.
La nouvelle nous le montre s’attacher aux allées et venues d’un homme à l’extrême maigreur qui allait et venait dans la foule, il le prend tout d’abord pour un détective puis combien qu’il a affaire à un pickpocket.
Ennuyeuse tout d’abord, cette nouvelle, à mesure que le narrateur se passionne, entre en sympathie, voire en télépathie et prière avec lui, accroche l’attention et il devient impossible de la lâcher. Une sorte d’humour tendre naît même du paradoxe de l’inversion morale qui s’opère alors devant la pauvreté et la vulnérabilité du voleur.

Citations :

Elle jouissait de ce rare spectacle avec la joie débordante et naïve d’une nature primitive, avec cette admirable reconnaissance des gens à qui la vie a peu accordé de plaisirs ; ah ! Il n’y a que les pauvres qui puissent être aussi sincèrement reconnaissants, eux seuls, pour qui le comble de la jouissance est un plaisir gratuit, offert en quelque sorte par le ciel. De temps en temps la brave femme se penchait vers son enfant pour lui demander si elle voyait bien et si elle ne perdait aucune des grimaces des singes. (…) Elle était magnifique à voir, cette femme, cette mère, vraie fille de Gaïa, fruit sain et plein de sève du peuple français ; on aurait aimé l’embrasser, l’excellente créature, pour sa bruyante et insouciante gaieté.
• Pour l’amour du ciel ! Tu ne vas pas chiper la maigre bourse de cette brave ménagère, de cette femme si gaie et si sympathique ? Je sentis soudain une révolte gronder en moi.
• La précipitation avec laquelle il commença à mâcher me révéla toute l’émouvante vérité : le pauvre diable avait faim et c’était là une faim vraie et sincère ; il avait faim depuis l’aurore, depuis la veille eut-être, et la commisération qu’il m’inspirait devint encore plus vive lorsque le garçon lui apporta la boisson qu’il avait commandée : une bouteille de lait. Un voleur qui boit du lait !



"Leporella" (1925)

 
Crescenze est le vrai nom de cette servante tyrolienne éteinte qu’un jeune baron a engagée et qui ne semble s’intéresser qu’à sa paye et mène une vie routinière entre son travail et sa dévotion du dimanche, sans aucune interaction personnelle d’aucune sorte. Cela seul d’ailleurs, explique qu’elle puisse vivre dans une ambiance de querelle conjugale aussi intense que celle que le baron et sa femme entretiennent sans en être incommodée. Or, un jour, le baron, découvrant qu’il a probablement connu Crescenze dans son village d’origine, se laisse aller à une familiarité telle que cette femme qui allait sur ses quarante ans sans jamais avoir paru s’intéresser à qui que ce soit, se met à porter une attention passionnée à son maître et à épouser son parti, ses goûts… De balzacien, le personnage de la servante devient inquiétant comme dans un thriller ! Pourquoi Leporella ? Oui, vous avez raison, ça a tout à voir avec le Leporello de Don Giovanni, mais je vous en laisse la surprise.
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle palpitante et triste.
 
"La Femme et le Paysage" (1922)

 
Le narrateur se trouve en villégiature dans la « haute vallée du Tyrol » pour échapper à la chaleur étouffante d’une année de sécheresse extraordinaire où la nature manquait tragiquement d’eau. Celui-ci, d’une sensibilité hors du commun, ressent le manque d’eau à l’égal du paysage qu’il décrit. Il remarque alors une femme qu’il ne distingue pas en totalité, qui lui semble être connectée à ce paysage, comme lui, et souffre. Au moment où des nuages noirs rassemblés laissent croire à l’arrivée de la pluie, ils se désengagent et tout espoir est déçu. Cela plonge alors le narrateur dans un état de colère et d’insupportation qui vont l’amener à une étrange aventure nocturne…
Zweig écrit là des pages magnifiques que j’ai lues avidement et trop vite. Que ça soit le paysage desséché, la femme altérée (encore une adolescente), les ressentis d’un hypersensible et finalement (alerte divulgâcherie)
Spoiler: 
, la pluie,
j’ai été subjuguée, extatique.
Le mieux est tout de même sa mesure, toute réaliste, de ne pas pousser l’allégorie du désir (probablement sexuel) trop loin, au détriment de la vraisemblance, de la cohérence des personnages. La maîtrise de la plume va jusque-là, c’est magnifique, et à une chute (divulgâcherie) qui a le charme décevant de l’apaisement. J’ai pensé à Freud, à Elfrieke Jelinek, à Fritz Zorn (« J’ai été éduqué à mort. ») et à ce refoulement bourgeois névrotique qui a produit parfois de très belles œuvres...

 Citations :
Partout où se portaient mes regards, l’attente égalait la mienne. La terre avait élargi ses crevasses, béantes comme des bouches assoiffées, et mon corps se préparait, dilatant tous ses pores, à aspirer la fraîcheur, à jouir de la froide et frissonnante volupté de la pluie. Machinalement, mes doigts se crispaient comme s’ils pouvaient saisir les nuages et les amener plus rapidement vers cette terre altérée.
• Mais
[les nuages] arrivaient, paresseusement, poussés par une main invisible, ressemblant à de gros sacs boursouflés. Ils étaient lourds et noirs de pluie et se heurtaient en grondant comme des objets durs et pesants. Parfois une rapide lueur, tel le pétillement d’une allumette, éclairait leur surface. Puis ils flambaient, bleus et menaçants, tout en approchant de plus en plus, toujours plus sombres au fur et à mesure qu’ils s’amoncelaient. Tel un rideau de théâtre, le ciel s’abaissait graduellement. Déjà l’espace entier était tendu de noir, l’air chaud et comprimé se condensait, puis il y eut un dernier moment d’arrêt pendant lequel tout se raidit dans une attente muette et lugubre. Tout paraissait étranglé par ce poids noir qui pesait sur l’abîme, les oiseaux ne pépiaient plus, les arbres avaient perdu leur frémissement et les petites herbes même n’osaient plus trembler. Le ciel semblait enserrer dans un cercueil de métal le monde brûlant où tout s’était figé dans l’attente du premier éclair.

"Le Bouquiniste Mendel" (1929)

 
Un narrateur, à la manière de Proust, essaie de reconnecter des sensations à un retour de souvenir en croyant reconnaître le lieu où il était entré pour se mettre à l’abri de la pluie. Celles-ci sont également connectées à un personnage important pour lui en ce lieu : c’est le café Gluck ! Et l’homme est Jacob Mendel, une sorte d’ordinateur avant l’heure, avec le même niveau de vie sociale, capable de sortir de tête tous les titres, éditions, ramifications thématiques d’un auteur ou d’une œuvre et, ensuite, d’aller les chercher pour vous. A la manière de la monomanie d’une Leporella, Mendel ne tisse aucune relation personnelle ni ne prend réellement en compte le contexte social et politique de son époque : il vit dans une sorte d’intemporalité où seul compte la parution ou l’expiration d’un ouvrage. Pour cet émigré russe en situation irrégulière, au temps de la Première Guerre Mondiale, une telle ignorance est bien dangereuse !…

Citations :
Mon Dieu ! Le pauvre M. Mendel ! Dire que quelqu’un pense encore à lui ! Elle pleurait presque d’émotion, à la manière des vieilles personnes qui se rappellent leur jeunesse.
• Quelles étaient les intentions de cet homme galonné, à la voix si dure ? Dans le monde des livres où Mendel vivait, il n’y avait pas de malentendu, pas de guerre, mais un seul désir, celui de connaître, de savoir toujours plus de mots, de dates, de titres et de noms.
• Arraché au monde des livres, entouré d’une foule indifférente d’analphabètes, il était comme un aigle à qui on aurait coupé les ailes.
• De tous les actes criminels de la grande guerre, aucun n’a été plus insensé, plus inutile et partant plus immoral que le fait de réunir et d’entasser, derrière des fils de fer barbelés, des civils étrangers ayant dépassé depuis longtemps l’âge valide, et qui, confiants en l’hospitalité sacrée même chez les Toungouses et les Araucans, avaient négligé de fuir à temps. Ce crime de lèse-civilisation a été commis, hélas, de la même façon, en France, en Allemagne, en Angleterre, sur chaque coin de terre de notre pauvre Europe affolée
.
 
"La Collection invisible" (1925)


Dans le contexte difficile de l'inflation de la République de Weimar, un antiquaire cherche à revoir un ancien fidèle client qui s'est constitué à petit prix une collection d'eaux-fortes, de dessins et d'estampes de grands maîtres désormais fort cotés. Il trouve un homme aveugle qui ignore tout de sa situation financière et qui veut faire voir une collection
Spoiler: 
que sa famille a vendue dans son dos
.
Point de délayage, la nouvelle est efficace et poignante.

 

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