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[La marquise de Sade | Rachilde]
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apo



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Posté: Mar 28 Nov 2023 17:41
MessageSujet du message: [La marquise de Sade | Rachilde]
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Dans cette Troisième république assez pudibonde, cent ans après le personnage historique du Marquis de Sade, avec ses œuvres ainsi que bien d'autres appartenant au courant de la littérature libertine, que justifiait donc le titre sulfureux de ce roman ? Quel était le motif du scandale qui entoura sa parution et valut à son autrice d'être qualifiée par un Henri Bauer de « petite fille du Marquis de Sade, digne de pourrir au charnier des filles repenties et à la Salpêtrière » et de faire écrire à Lepelletier : « elle inventerait des vices, cette pauvre maniaque, pour faire croire qu'elle les comprend... rabaissez un peu vos cotillons, nous serions tentés de vous donner le fouet... vous ne relevez pas de la critique mais de la clinique. » ? Était-ce le soupçon que, si cet ouvrage s'apparentait à un récit autobiographique, l'autrice elle-même fût atteinte de misandrie ? Qu'elle dénonçât qu'une série de malheurs liés à l'éducation d'une petite fille mal-aimée pour ne pas être née garçon et liés à la condition féminine insupportable du mariage bourgeois donnât naissance à un personnage détestant les hommes, insensible à l'amour, refusant la maternité, mettant en application des connaissances habituellement réservées au sexe masculin à des fins de manipulation et même de crime, pour se libérer du joug qui l'accablait ? L'autrice force le trait dès les premières pages d'une héroïne dont elle laisse pressentir qu'elle deviendra dépravée et vicieuse, selon les critères de jugement masculins de son époque, tout en s'attelant, pendant plus de deux tiers du récit, à dépeindre une enfant victime du trauma inaugural d'un scène sanglante d'abattoir, victime appelée à affronter de multiples deuils, entourée de personnages secondaires ridicules et cruels, même si elle se rend coupable, par omission de secours, de la mort de son petit frère. Le lecteur moderne, indique à raison la préfacière Édith Silve, est beaucoup plus touché par cette partie concernant l'enfant Mary Barbe, fille de colonel des hussards, qui se déplace avant la guerre de 70 dans différentes villes de province : Clermont-Ferrand, Dole, Vienne dans l'Isère, Haguenau près de la frontière allemande... Devenue orpheline de père et de mère, Mary saura tirer profit d'une lubie scientifique de son oncle savant, et commencera bientôt à éprouver son pouvoir de manipulation contre celui-ci jusqu'à le tyranniser. Après son mariage de circonstance, émergera crescendo la cruauté froide et impitoyable de la baronne de Caumont qu'elle est devenue : elle souffle le chaud et le froid sur les sentiments amoureux du mari auquel tout est permis et d'un amant qui n'est autre que le fils naturel de celui-ci. L'ambiguïté de l'autrice demeure, à mon avis, dans la mesure où la condamnation dont elle accable l'héroïne se mêle à un juste dédain persistant pour tous les personnages secondaires, masculins mais aussi féminins : en somme, le lecteur intemporel, pour peu qu'il se désolidarise des valeurs virilistes de l'époque de parution, continuera à voir en l'héroïne même adulte sinon comme une victime, du moins comme dotée d'un caractère tout à fait explicable et peut-être justifiable, se plaçant dans la continuité avec le récit de l'enfance de la protagoniste – qui semble ressembler beaucoup à celle de l'autrice elle-même. En somme, le lecteur moderne déplacera sans doute sa condamnation du personnage au contexte sexiste et asphyxiant dans lequel il évolue. Est-ce que cette considération suffit à faire du roman un ouvrage féministe ? En tout cas elle justifierait, me semble-t-il, la disproportion de la réaction de scandale qu'il provoqua, car à l'évidence l'autrice « l'avait bien cherché... »



Cit. :


1. « - […] Je vous aimerai davantage demain, ce sera mon devoir, mais ne comptez pas sur une passion désordonnée, j'ai horreur de l'homme en général, et en particulier vous n'êtes pas mon idéal. Lorsque j'avais dix ans, je m'imaginais qu'un jardinier pieds nus et en chapeau percé serait le mari de mes rêves. […] Si je vous accepte sans attendre mon bohémien, c'est que je tiens à m'affranchir de la tutelle de mon oncle. Vous êtes ma liberté, je vous prends, lex yeux fermés... Vous seriez un voleur, que cela me laisserait indifférente.
[…]
Oh ! j'ai des théories bizarres, mais il faut vous résigner, Monsieur. Il ne me plaît pas, moi, de faire des êtres qui souffriront un jour ce que j'ai souffert, ce que tout le monde souffre, prétend-on. La maternité que le Créateur enseigne à chaque fille qui se livre à l'époux, moi, j'épuise son immensité de tendresse à cette minute sacrée qui nous laisse encore libre de ne pas procréer, libre de ne pas donner la mort en donnant la vie, libre d'exclure de la fange et du désespoir celui qui n'a rien fait pour y tomber. » (pp. 213-215)

2. « Et l'année lugubre de son double veuvage écoulée, sa vie s'épanouit en des exagérations à travers ce que les philosophes du siècle appellent la 'décadence', la fin de tout. Avec amis, parasites ou amants, elle courut dans les lieux mal famés, qu'on lui vantait comme endroits recelant de fortes horreurs, capables, en ébranlant ses nerfs, d'étancher sa soif de meurtre. Après la "Gazette des Tribunaux", les comptes rendus des journalistes mouchards ; la Morgue ; les romans naturalistes ; les musées de cire du boulevard ; les exploits des empoisonneurs spirituels, il restait encore les brasseries de femmes dans lesquelles, par bonheur, une fois, on pouvait être témoin d'une sanglante scène de jalousie ; les maisons capitonnées, bien closes, où l'on fustige des vieillards décorés ; les cabarets de lettres où de jeunes garçons, presque des enfants, causent de la possibilité de tuer leur mère dès qu'ils l'auront violée ; où des gens, un peu ridicules, décrivent sur leurs bocks de bière frelatée ce qu'ils oseraient sans la préfecture de police ; [...] » (p. 285)

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