_Une Histoire de France_ n'a rien à voir avec l'historiographie ni ne semble désigner spécifiquement l’Hexagone. Pas plus que ses trois parties : « Le Chemin des Dames », « 14-18 » et « Guele cassée » ne désignent la Première Guerre mondiale. La raison de ce détournement sémantique ne m'est pas plus claire à l'issue de la lecture qu'elle ne l'était au début. Ce premier roman de Joffrine Donnadieu narre l'histoire des abus sexuels perpétrés sur une petite fille de 9-10 ans, Romy, par une femme, voisine, amie de famille car épouse d'un collègue du père de la fillette, France, à qui elle est souvent confiée, et surtout l'histoire des séquelles de cette relation quasi incestueuse sur la protagoniste, au fil de son adolescence jusqu'à l'âge de 19 ans. Romy est la fille de Philippe, militaire, souvent parti en mission à l'étranger, alcoolique et despotique, et d'Hélène, caissière à Cora, parfois hospitalisée à cause d'une maladie invalidante, dépressive, inerte et pleine de regrets et de remords. Dans la grisaille triste de la ville de Toul, cette enfant en manque sévère d'affection s'accroche à la relation perverse imposée par France, qui disparaît physiquement au bout d'un an, mais hante son esprit pendant toute la décennie qui s'ensuit.
Ce qui frappe dans ce roman, c'est son style hyper-réaliste et foncièrement visuel. La prose est exceptionnellement crue, jusqu'au seuil de l'insupportable pour le lecteur, qu'il s'agisse de sexualité, de violence, des descriptions des lieux, des personnages, du milieu social, des symptômes névrotiques et psychotiques de l'héroïne : de ses troubles alimentaires aux tentatives de suicide, des mutilations aux prises de risque, jusqu'à l'incommunicabilité dont elle fait preuve avec ses proches et notamment ses parents. Romy est en effet un personnage pratiquement muet. Et la voix narrante ne s'aventure que très parcimonieusement dans la formulation d'hypothèses concernant ses pensées, ses ressentis, ses interrogations, ses cauchemars, ses plaisirs ou ses aspirations. Presque pas du tout, en fait. Ces ellipses mêlées à la surabondance des détails d'observation confèrent au récit un extraordinaire pouvoir évocateur qui ne laisse guère la place au doute sur le contrat de vérité. Mais il s'agit d'une vérité par défaut, ou d'une vérité tronquée.
Cependant, les invariants théoriques désormais connus (par les témoignages ainsi que les essais) sur les viols d'enfants et sur les caractéristiques du trauma sexuel précoce se retrouvent tous dans le récit. France en consciente du caractère criminel de ses agissements qu'elle dissimule en public ; elle agit par un acte de domination, débuté par le chantage, maquillé avec le langage de l'amour, par effet de sa propre hypersexualité. Son entourage est empêtré par la norme sociale du silence. Romy, en carence affective, aura besoin de longues années pour se défaire de l'emprise, pour se libérer de sa propre culpabilité notamment vis-à-vis de sa mère. Elle ne parviendra pas à atteindre l'apaisement par rapport à son corps, à son genre, à son désir, à sa sexualité, à son besoin de la douleur physique et à son appétence pour l'autodestruction. Nous assistons en spectateurs (en voyeurs...) à tous les événements abominables de sa chute progressive sans pouvoir émettre la moindre hypothèse sur son avenir.
Ma femme et moi avons eu des réactions opposées à cette lecture commune : elle a ressenti une énorme satisfaction pour avoir su identifier le caractère de l'héroïne dans toute sa vérité, j'ai ressenti de l'insatisfaction pour n'avoir su voir d'elle qu'une image, un simulacre, dépourvu de toute dimension introspective : limite indépassable de nos propres individualités genrées ?
Cit. :
1. « "Voleuse !" lui a dit France d'un ton calme et posé.
- Que diraient tes parents si je leur racontais ce que tu as fait chez moi ? Ta mère est souffrante. Tu veux la rendre un peu plus malade ? Tu veux causer du souci à ton père ?
Romy a fait non de la tête.
- Alors il faut réparer tes erreurs.
[…]
Sur le lit, elle s'allonge à côté de Romy. Elle ne se déshabille pas. De haut en bas, elle exerce de légères pressions et joue avec les tétons pas encore formés et son sexe vierge de tout poil. Elle ne s'attarde pas sur les zones intimes, laissant la fillette s'accoutumer à ses caresses. Elle palpe le corps inerte et l'ausculte comme le ferait un médecin. France contrôle son envie de peloter ses seins, si plats qu'ils ne remplissent pas ses paumes. Comme elle aimerait les lécher et les aspirer, lui arrachant un cri de douleur. Sous ses coups de langue et ses morsures, le petit corps rougirait tel un coquelicot. Le désir de France se fait trop violent.
[…]
France hume avec délice ses doigts. Elle rejoint Romy, caresse ses cheveux et lui donne un baiser voluptueux à l'odeur de café amer. "Merci. Merci pour ce cadeau. Allons rejoindre les garçons à présent", chuchote-t-elle au creux de son oreille. » (pp. 23, 25-26)
2. « - Tu ne veux plus revenir chez nous ?
- Bien sûr que si mon trésor. Je suis un peu malade, c'est tout. Je vais vite guérir.
- Tu m'aimes ?
- Quelle question. Bien sûr que je t'aime, mon amour de fille.
- Comme France ?
- Plus que France. Je suis ta maman.
Romy la regarde sans rien dire. Hélène renifle et essuie son nez avec l'index qu'elle passe sous les tuyaux. Elle essaye d'attraper sa fille partie se réfugier dans le fauteuil. Les pieds de Romy se balancent et cognent contre le siège. Elle enfonce ses poings aussi loin qu'elle le peut dans la mousse. Comme elle aimerait arracher tous ces fils, voir sa mère suffoquer et détruire la machine aux montagnes vertes. Elle voudrait serrer son cou, étouffer son trop-plein d'amour sous l'oreiller. Ses dents de lait pointues mordent sa langue. » (pp. 64-65)
3. « Romy se cogne de plus en plus fort. Bras croisés comme une reine égyptienne, elle laisse sa tête tomber en arrière pour mieux s'écraser avec l'élan. Le crépi s'imprime sur son front. Des fourmillements parcourent son visage et troublent sa vue. Ses ongles s'enfoncent dans la couture centrale de la poupée qui se déchire et laisse échapper la mousse. France ne lui a pas parlé de la journée. Est-ce qu'elle la trouve laide à présent ?
F. Deux courts, un long, un court. Le choc descend dans ses vertèbres en une décharge électrique. Des larmes s'écrasent sur ses chevilles. Les pieds joints, elle secoue ses genoux comme les ailes d'un papillon qui se poserait sur l'épaule de France.
R. Un court, un long, un court. Elle passe sa main sur son front boursouflé. Du bout des doigts, elle redessine ses sourcils en forme de croissant de lune.
A. Un court, un long. Le souffle saccadé, elle sanglote, une main devant sa bouche. Des taches noires obscurcissent sa vue. Ses cheveux lui font mal.
N. Un long, un court. Des araignées rouges tapissent le papier peint. Une goutte de sang dégouline le long du mur. Son front est couvert d'impacts.
C. Un long, un court, un long, un court. Le voisin hurle et tambourine de l'autre côté. Romy ravale sa morve. Son corps tremble et frissonne. Elle pleure et pose ses mains sur ses oreilles qui bourdonnent.
E. Un court. Une dernière fois, la tête contre le crépi. Noir. Le visage ensanglanté, Romy s'effondre sur sa couette. » (p. 89)
4. « Il reste peu de temps avant le retour d'Hélène. Elle jette les emballages dans un sac pour le fourrer sous son lit. Une fraction de seconde, elle pense au visage de sa mère quand elle la découvrira. Et si la dose était insuffisante ? Elle ajoute l'intégralité du tube de Lexomil d'Hélène. Elle ingurgitera ensuite les Doliprane. Bientôt il ne sera plus question de se remplir, de vomir, de se faire saigner, de se cogner, de se mutiler, de guetter son reflet, de marcher jusqu'à l'épuisement. Elle oubliera son corps, ses seins, ses hanches, son ventre, son sexe, ses poils, France.
Le verre au bord des lèvres, une bouteille d'eau dans la main gauche, elle alterne une gorgée de médicaments avec une gorgée d'eau. Les comprimés collent au palais et butent sur les dents. Elle penche la tête en arrière, panique, s'étrangle, boit jusqu'à la nausée. » (pp. 133-134)
5. « Hélène tourne en rond comme un chien devant sa gamelle vide. Elle peut encore se taire. Les jours passeront et on fera comme si de rien n'était. Comme si Romy n'était pas allée à l'hôpital, comme si elle ne vomissait pas. Comme si elle n'avait pas trouvé les photos. Philippe n'en saura rien. Enfin tous les trois réunis.
"Est-ce que quelqu'un t'a fait du mal ?" Romy sort de ses pensées, elle n'arrive pas à parler. Un regard vers la fenêtre, un autre vers la porte : elle doit sortir. Qu'est-ce qui lui prend ? Comment répondre à cette question alors qu'elle-même n'en sait rien ? N'a-t-elle pas ressenti du plaisir ? N'éprouve-t-elle pas une douce chaleur quand elle songe à tous ces moments avec France ? Sa culotte mouillée prouve qu'elle a aimé, non ? Sa peau senteur patchouli, son haleine mentholée, ses caresses et ses griffures, sa salive, sa chevelure rousse qui la chatouille, sa respiration, ses baisers : est-ce qu'elle regrette toute cela ? » (pp. 161-162)
6. « Romy est prisonnière de sa liberté. Ses choix sont contraignants, mais la rendent maîtresse de sa vie et responsable de son futur, si futur il doit y avoir. Aucune attache, pas de boîte postale, personne qui l'attende : dans cette instabilité constante, elle retrouve un équilibre. Ne pas se poser lui donne l'impression de contrôler son existence et de pouvoir changer le cours des choses à tout moment. Rien n'est figé, tout est possible.
Toujours en vadrouille avec son sac-baluchon militaire, elle erre à l'agonie, en guerre avec elle-même. Cadrée et encadrée sous les ordres de son père, de l'école, des médecins, sous la responsabilité de sa mère, de France, de son grand-père et de Martin, Romy était plus libre, finalement. Dans sa tête, il y avait assez de place pour l'autodestruction. Aujourd'hui, elle n'a plus de temps à consacrer aux mutilations, tentatives de suicide, prises de médicaments, et réminiscences de son enfance. Ses priorités ont changé : trouver un toit et se faire de l'argent. Elle n'a plus les moyens de s'acheter des paquets de gâteaux, des somnifères et des laxatifs. Le vertige que lui procuraient ses crises lui manque. Rien n'est aussi puissant que la sensation de se sentir vide et brûlée par les remontées acides. Les membres engourdis, les cervicales raides, les articulations fragiles attestent qu'elle est en vie. » (pp. 239-240)
7. « Elle hait la Femme et ce qu'elle représente. Une pute, une salope, une vipère, une hyène, une perverse. Les femmes sont des déchets : comme les règles, elles devraient s'écouler et disparaître. Oh non ! elle ne veut pas appartenir au clan de celles qui mettent bas et sauvent la race. La Femme est tout ce qu'elle exècre : mensonge, jalousie, trahison. Des atouts physiques pour séduire, jouer, manipuler, le pouvoir de tuer à petit feu et de répandre son venin longtemps après son départ. Oh France ! Son regard, son sourire et son rire, sa voix, ses mots coulent toujours en elle. Un parfum entêtant qui ne s'efface pas.
Devant le miroir, elle inspecte chaque partie de son corps. Elle ne se reconnaît pas. Qui est Romy ? Elle n'appartient à aucun genre. Et pourtant elle ressemble trop à l'Autre. Ses mains agrippent ses seins, parcourent son ventre, empoignent ses cuisses, pétrissent ses fesses. Comme elle désire tailler dedans. Elle attrape les ciseaux dans le tiroir sous le comptoir et les fait glisser sur sa peau. » (p. 259)
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