Relecture.
En relisant ma note de 2019, je m'aperçois d'abord que ce livre m'a plu bien davantage que la première fois : je lui attribuerais aujourd'hui la note de 4,5. Mes réserves sur le style, que j'avais pourtant exprimées en premier, me semblent maintenant à la fois dérisoires et incorrectes, car la congruence entre la forme et le fond me paraît l'aspect le plus essentiel, et je l'y trouve parfaitement réalisé.
Je considère que mes observations sur la structure de l'ouvrage sont exactes mais j'ai omis de mettre en exergue les passages que l'autrice consacre à la signification du tatouage et de la douleur relative. Je m'aperçois que désormais ce sont certains de ces passages-là que j'ai retenus prioritairement dans ma sélection de citations.
Si l'intitulé des chapitres, dans sa liste d'infinitifs, continue de me paraître original et surprenant, je me rends compte à présent que cet aspect de la délimitation sémantique de la portée du tatouage est parfaitement traité : la liste et ses contenus comportent une exhaustivité certaine vis-à-vis du questionnement sur le sens de cette pratique culturelle qui est aussi un art. Dans ce même ordre d'idées, je découvre que certaines de ces pages ont infusé en moi dans ce laps de temps, de sorte que je les reconnais comme si elles reflétaient mes propres réflexions.
La remémoration des anecdotes modernes se référant au salon de tatouage de l'époux ainsi que des histoires anciennes, qui se rapportent à des endroits lointains, a été agréable, mais je place le plaisir de la relecture surtout dans les récits personnels, souvent théâtralisés, qui ouvrent chaque chapitre, dont naturellement ceux, initiaux et terminaux, qui font référence à la figure de la mère dans son déclin tragique.
Cit. :
1. [ex : « S'édifier »] : « La fille-livre :
- Le corps, une page blanche, un commencement. Le premier tatouage c'est comme une première écriture de soi, qu'est-ce qui, imprimé, dira qui je suis ? Qu'est-ce qui en est digne ? De quoi je veux me protéger, me punir, me consoler, me continuer ? Me faire autre. Qu'est-ce qu'il criera de moi, sur moi, hors de ?
Le corps :
- Il ne dira rien de particulièrement beau ni laid, mais sans doute il sera justifié d'emblée par sa nouvelle présence. Tu feras mourir la peau et [il] la fera renaître différente. Tu vas me faire mal, tu sais ? Je vais me laisser faire mais me défendre, appeler à l'aide et faire venir la cicatrisation. Le sang, je le voudrais toujours coulant des jours paisibles, rouge et dedans. Et voilà que tu veux y mettre du noir, du blanc, du rouge, du jaune, du violet. » (p. 55)
2. [ex : ibid.] « La fille-livre :
[…]
- Les Playmobil ?
- Non, sûrement pas, j'avais répondu, condescendante, les mains croisées dans le dos.
- La voiture télécommandée ? en me faisant un geste vers son garage.
J'ai haussé les épaules et je me suis tirée devant de telles banalités. Mais il a continué :
- Les Lego ? La console ? Ça m'ennuie de dire ça, mais les Petit Poney ? Je suis ok, si c'est ça que tu veux..., il a rétorqué avec limite les larmes aux yeux. Et il avait de très grands yeux, ça allait faire du monde.
Je fuyais vers les grands arbres, espérant qu'il suivait mes pas, car faire la gueule seule est une triste affaire, c'est généreux faire la gueule, ça se partage. […]
J'ai retroussé mon pantalon jusqu'à mes cuisses, j'ai avancé de quelques pas, je me suis retournée, j'ai pris mon élan, et j'ai couru droit sur le tronc d'arbre décapité, genoux en avant.
Et c'est comme ça que j'ai commencé à décorer mon corps et par là même celui de Steeve qui a suivi le mouvement. Ouvrir la peau comme on trace un chemin, avec tout ce qui va avec : les articulations ruinées, la peau explosée comme si on avait éventré des pots de confiture de fraises dessus. Nos couronnes de genou magnifiques et immortelles déjà. Accroché à nos visages, le sourire triomphal du travail bien fait et sanguinolent. Nos corps, des paysages de guerre. » (pp. 56-5
3. [ex : « Cicatriser »] : « La sensation d'être tatoué, ça ressemble à une brûlure, et parfois selon les endroits on imagine sans peine la caresse d'un petit scalpel. Mais c'est une souffrance assumée parce que c'est une décision. Dans la vie on évite au mieux de se faire mal mais le tatouage, lui, dit : Ta souffrance elle aura un but et quand elle cessera elle sera plus belle que tu ne le crois. C'est toujours un affrontement avec soi-même.
Elle regarde dans le miroir le dessin coloré, symbole de ce qu'elle a surmonté, et dit cette phrase qui restera : "C'est tellement beau que j'arrive même pas à sourire." » (p. 101)
4. [ex : « Se morceler »] : « Donc, tout tatoué entend cette phrase dès la première empreinte, souvent elle vient des parents :
- Mais c'est à vie ?
- Oui.
Faut voir les visages, les yeux tombent presque, la bouche fait une grimace, on dirait _Le Cri_ de Munch.
À ça j'ai une parade, et je la livre volontiers à chaque tatoué qui lira ce livre :
- Tu m'as faite moi, c'est irréversible, non ?
La réponse ne marche pas, je vous le dis d'emblée, mais bon, finalement le tatouage c'est dire à ses parents qu'on s'appartient, que le corps qu'ils ont fait (et cela sans le faire exprès, je veux dire qu'à l'origine ils n'ont rien décidé de nous : pas notre corps, notre sexe, notre voix, ni même notre venue sur terre. Rien) est à nous. C'est un acte de renonciation. La vie commence quand nous ne sommes plus les enfants de personne. Le tatouage c'est prendre cette décision-là, une nouvelle trajectoire personnelle, choisir sa propre filiation, c'est savoir faire de grands sacrifices sur des petites surfaces. » (p. 129)
5. [ex : « Trouver le dragon »] : « Le visible :
- Le tatouage est un témoignage visuel, il ajoute au corps en enlevant du sang et de la peau. Dans la rue, les regards s'arrêtent sur des parties dessinées, qui montrent autre chose qu'une nudité attendue et banale. Agrandisseur, qui délimite l'espace de soi et des autres. Ça bouffe les yeux un tatouage, ça accroche, aguiche, pose des questions, donne envie à certains de se rapprocher pour en regarder les détails. C'est une forme d'invitation poétique mais qui installe en même temps une distance.
L'invisible :
- Du tatouage se tend comme un fil entre celui qui regarde et celui qui porte. Pendant quelques secondes, un rapprochement, une rencontre entre le corps marqué et celui qui le voit. Connexion. Quelque chose se crée entre deux êtres et personne ne le saisit vraiment. Si les corps pouvaient parler, ils se cracheraient des tatouages en pleine chair.
La fille-livre :
- Pendant que des gens prennent ça au sérieux, je veux dire qu'ils réfléchissent à se faire la bonne empreinte au bon endroit au bon moment, moi je le fais parfois sur un coup de tête. Et plus tard ce coup de tête prendra un sens, comme une sorte de prémonition, comme si c'était écrit, en quelque sorte.
J'ai du Duras, du Rimbaud, du NTM, du Théophile Gautier. J'ai des personnages de Paul Grimaud et de Disney. J'ai des ornements, des tatouages ratés, anciens, récents. J'en ai des grands, des petits, des longs, des qui suivent les mouvements de mon corps, en relief parce que piqués trop profond, ceux qui ont mal vieilli, des erreurs de jeunesse, des symboles, des rassurants, des beaux, des forts, des lâches qui se cachent, des que je ne regarde jamais, d'ailleurs à force on ne les voit plus du tout, ils savent se faire discrets.
Les autres voient nos tatouages, le tatoué lui les porte mais ne les envisage presque plus.
"En quel coin du corps adverse dois-je lire ma vérité ?" écrivait Roland Barthes. » (pp. 151-152)
6. [ex : « S'écrire » et excipit] : « Elle se réveille et me dévisage, me demande qui je suis. Je réponds :
- Héloïse.
Elle dit :
- Ah non, je connais Héloïse, et ce n'est pas vous. Mais c'est joli votre anneau dans le nez, vous l'avez fait faire où ?
Je réponds rien, je suis stupéfaite, anesthésiée.
- Et vos tatouages aussi, ils sont beaux. Moi, je n'ai jamais fait ça dans ma vie.
- Ah bon ? j'ai répondu les larmes aux yeux. Vous en voudriez un ?
- Oui, pourquoi pas.
- Vous feriez quoi ?
- Je ne sais pas.
- Le prénom de vos enfants peut-être ?
- Oui, ça j'aimerais beaucoup. Vous les connaissez ?
- Un peu.
- Hé, ne pleurez pas, je suis ravie qu'on se connaisse ! elle répond.
Je décide de partir ? C'est ça ou je me jette de la fenêtre de sa chambre.
[…]
Nos tatouages feront de nous des êtres capables de souvenirs même quand ils auront foutu le camp. Parce que nous regarderons nos bras, nos jambes et nous y lirons ce que nous avons été. On y collera peut-être une autre vérité, mais on pourra au moins y lire quelque chose de notre être, de notre vie. Parce que nos tatouages sont notre histoire. »