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[La bibliothèque retrouvée | Vanessa de Senarclens]
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Posté: Hier, à 3:46
MessageSujet du message: [La bibliothèque retrouvée | Vanessa de Senarclens]
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Friedrich Wilhelm von der Oster (1721-1786), seigneur de Plathe en Poméranie alors allemande, est chambellan de Frédéric II de Prusse ; comme son souverain, il est franc-maçon, humaniste et bibliophile ; comme son épouse, Charlotte Henriette, il est un lecteur passionné de Voltaire, puis s'intéressera à l'histoire locale, aux sciences et aux lettres. Dans leur château, il fonderont une immense bibliothèque qui sera conservée pendant quatre générations, jusqu'à la déroute de mars 1945, lorsque l'Armée rouge entrera en Poméranie, décimera la population allemande, pillera le château abandonné précipitamment par ses habitants, puis cédera ce territoire à la Pologne à laquelle il appartient aujourd'hui. Lorsque l'autrice épouse l'un des descendants de cette famille d'aristocrates dispersés et exilés, il lui échoit un meuble à tiroirs, catalogue de la bibliothèque perdue, qui comporte quelque seize mille fiches d'ouvrages, de cartes géographiques, de manuscrits, de tables généalogiques et héraldiques, ainsi que quelques reproductions du dix-huitième siècle de portraits de ducs de Poméranie au regard sévère, accrochés au mur d'un appartement. À partir de ces reliques, et des récits familiaux concernant notamment le grand-père Karl von Bismarck-Osten, le dernier vrai bibliophile ayant tenté de sauver le trésor de la famille en dépit du nazisme, de la guerre et de l'exode, l'autrice se coiffe de la casquette d'historienne à la poursuite de la collection disparue.
Cette enquête est l'histoire de cette recherche. À travers les documents détenus par les derniers témoins, ainsi que les volumes retrouvés dans les fonds bibliothécaires allemands, polonais et russes, émerge à la fois le portrait des hommes et des femmes qui ont fondé et enrichi la bibliothèque ou bien qui s'en sont montrés profondément indifférents, mais aussi plus largement l'histoire d'une région relativement méconnue au bord de la mer Baltique, rurale et périphérique, et pourtant théâtre de nombreuses guerres car enjeu territorial pour ces trois pays concernés. De la Prusse des Lumières à la partition de l'Allemagne, sans oublier le déplacement des frontières de la Pologne dans l'après-guerre, de 200 km vers l'ouest, jusqu'aux rives de l'Oder mais cédant à l'Ukraine, à la Biélorussie et à la Lituanie ses régions orientales, et le remplacement des populations conséquent, on perçoit dans l'histoire d'une bibliothèque les péripéties d'un encrage territorial problématique. De plus, la situation de l'Allemagne dans l'après-guerre, et sans doute d'une certaine manière celle de la chercheuse aussi, qui tout en étant suisse de naissance est devenue en quelque sorte l'héritière d'une famille aristocratique allemande mais sans avoir vécu les difficultés de l'identité allemande récente, impliquent d'impossibles sentiments de revanche et même de nostalgie pour les perdants, ainsi qu'un « silence imposé » et sans doute une gêne chez les bénéficiaires des trésors « post-allemands » mal acquis...



Cit. :


1. « Le désir est mimétique. Je désire ce que désire l'autre, surtout lorsque cet autre est le monarque. Il se pourrait bien qu'à l'origine de la bibliothèque de Plathe, il y ait eu ce culte secret du livre comme d'un objet désirable mais interdit, la clé d'un monde à soi où respirer. Un espace reconquis sur la loi terrifiante du père.
Un document d'archive confirme la nomination de Friedrich Wilhelm à la position de chambellan du roi en 1745. » (p. 63)

2. « Un document établit un lien entre "le frère d'Osten" et le "frère Bielfeld", ce dernier arrivant d'un voyage à Londres en juillet 1741 avec dans sa besace "salut, bienveillance & vœux de prospérité" prodigués par une loge-sœur anglaise. Bielfeld est l'auteur des _Lettres familières et autres du Baron von Bielfeld […] qui éclairent le statut singulier des loges en Prusse. Il y décrit la "concaténation bizarre des événements" qui mena à l'adhésion du prince héritier à la franc-maçonnerie au cours de l'été 1738 à Rheinberg. Dans sa bibliothèque-tour, le prince était alors occupé à sa _Réfutation_ de Machiavel qu'il écrivait à quatre mains avec Voltaire. Il s'y engageait à mener une politique éclairée et bienveillante pour ses sujets. Ainsi, alors que partout en Europe, elles se développent en catimini et dans les collimateurs des chancelleries et des autorités religieuses, les loges obtiennent à Berlin une forme de légalité avec l'avènement de Frédéric II au trône. Elles sont "consenties" par la cour […] Ce statut est alors exceptionnel en Europe. Il durera jusqu'à l'interdiction des loges proférée par les nazis en 1935. » (p. 88)

3. « Charlotte possédait surtout les livres de Voltaire, qu'elle semblait acheter au fur et à mesure de leur parution. Elle les annotait, les commentait, les complétait dans les marges. J'ai retrouvé un feuillet non relié du _Poème sur la loi naturelle_ écrit en 1752 pour le roi de Prusse. […]
L'intérêt pour Voltaire et Frédéric II avait conduit des libraires à mettre la main sur ce poème qui circulait de manière clandestine, sans l'accord ni de l'auteur, ni du destinataire des vers. Charlotte Henriette possédait une de ces premières versions clandestines, mais qui s'est avérée incomplète, imprimée de manière rapide et bâclée. Il manquait la fin du poème qu'elle a ajouté de son écriture. Or, c'est une prière – une des rares formulées par Voltaire – qui va ainsi :
"Ô Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce, / Entends les derniers mots que ma bouche prononce ; / Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi. / Mon cœur peut s'égarer, mais il est plein de toi. / Je vois sans m'alarmer l'éternité paraître ; / Et je ne puis penser qu'un Dieu qui m'a fait naître, / Qu'un Dieu qui sur mes jours versa tant de bienfaits, / Quand mes jours sont éteints me tourmente à jamais."
Cette note retrouvée me touche. Je cherchais le portrait de Charlotte Henriette, le voici ! Car cet appel, c'est aussi le sien. "Je ne puis penser – écrit-elle encore en marge du texte – qu'un Dieu de tourments et de peur gouverne le monde." » (pp. 104-105)

4. « Dans son _Testament politique_ de 1768, Frédéric II loue les fils de Poméranie qui vont, sans broncher, mourir sur ses champs de bataille dans leurs magnifiques uniformes bleus. Or, lorsqu'en 1758 Prussiens et Russes combattent aux portes de Plathe, Friedrich Wilhelm n'en fait pas partie. Contre son milieu et l'idée qu'il se fait de l'honneur noble, il donne la priorité au motif de conserver ses terres, ses gens, ses livres. Il ameute même ciel et terre pour obtenir ce que l'on appelle, dans le jargon juridique de l'époque, une lettre de Salve garde. Ces démarches réussissent, mais elles lui valent un procès pour collaboration avec l'ennemi et, même, un court séjour en prison à Stettin.
Cet épisode carcéral de l'ancêtre n'était guère mentionné dans la famille. Mon beau-père parlait, de manière un peu elliptique, des "ennuis" qu'il avait eus avec le souverain. Quant à Karl, il avait voulu en avoir le cœur net et entreprit au cours des années 1920 des recherches assez poussées sur cette affaire, qui lui avaient permis de trouver des documents intéressants. Or, lui, l'homme des classements impeccables, s'était ensuite débrouillé pour les faire disparaître ou, au moins, les camoufler. Les pièces à charge contre son ancêtre furent noyées dans un tas de miscellanées sans intérêt. […] Umberto Eco nous a prévenus : les bibliothèques ont toutes sortes de fonctions, y compris celle de camoufler des livres. » (pp. 115-116)

5. « Plathe, c'était moins pour lui la bibliothèque que le lien stable de ses grands-parents qui l'attendent sur le perron. Au sujet de la bibliothèque, Cornelius se rappelle cependant un moment solennel. Un après-midi, son grand-père le convie dans son antre pour lui montrer un grand ouvrage illustré. En me racontant l'épisode, Cornelius s'efforce de retrouver l'enfant qu'il a été cet après-midi-là, penché sur un livre à côté de l'imposante figure de Karl. Il se souvient du dessin qu'il fallait déplier en faisant bien attention et d'un animal en couleur, mi-lion, mi-aigle, très agité, qui tire la langue avec l'air de vouloir en découdre. Plus tard, il a compris que le volume illustré représentait le long cortège funèbre du dernier duc de Poméranie et que l'étrange oiseau était le griffon des armes héraldiques de la famille ducale. » (pp. 156-157)

6. « Dans ce court texte administratif, Karl écrit sa vie à la troisième personne du singulier et commence par la tragédie de sa naissance : "Né le 21 mars 1874 à Kniephof. Mort de la mère le 28 mars 1874. Baptisé le 31 mars auprès de son cercueil." Cette mort est l'ombre portée de son enfance. A-t-elle un lien avec son activité de bibliophile ? Je me le demande. Avec le fondateur de la bibliothèque, Karl a en commun d'avoir perdu sa mère à la naissance. Et, comme l'ancêtre Friedrich Wilhelm, il consacre une large partie de sa vie à reconstruire et faire sien l'héritage maternel. C'est Borges qui dit que la bibliothèque est aussi, pour ceux qui s'y vouent, une manière de faire face au manque, une consolation. » (pp. 160-161)

7. « Karl avait lui aussi assez lu pour savoir que cela finirait mal. Mais qu'a-t-il fait de ce savoir ? À quoi lui ont servi tous ses livres dans l'épreuve de la dictature ? Les lettres et récits intimes ne donnent pas de réponse. Ils soulignent, en revanche, le sentiment d'impuissance qui le mine. En juriste, il a en horreur l'arbitraire du régime nazi, mais il le craint aussi et tente de faire au mieux pour sauver ses meubles, en l'occurrence sa bibliothèque. […] Hilda semble avoir été assez habile pour l'avertir à temps, lorsqu'un visiteur tentait de le sonder sur ses convictions politiques avec des questions pièges. Il était observé et devait faire attention.
A-t-il, par précaution, éliminé de sa bibliothèque les auteurs mis à l'index par le régime ? Je ne le crois pas. J'ai trouvé dans le catalogue de Plathe des textes de Moses Mendelssohn dans leur première édition du dix-huitième siècle, sans doute achetés par Friedrich Wilhelm, mais aussi Heinrich Heine et Thomas Mann, tous deux exilés, que lisaient Hilda ou Karl, mais, en revanche, ni Sigmund Freud, ni Erich Maria Remarque, ni Lion Feuchtwangler. Je ne pense pas qu'ils y figuraient avant 1933, sans doute n'étaient-ils pas à leur goût. » (pp. 184-185)

8. « Chacun venait se servir – il emploie le mot polonais 'szaber' – : les Soviétiques, mais aussi les Polonais qui n'avaient que méfiance pour ces anciennes terres allemandes. Un rapport du début de l'après-guerre décrit la bibliothèque de Plathe comme un des biens scientifiques importants. Elle aurait été confiée à des "mains dignes", loin de la Poméranie, à Łódź. Ce qui était alors au programme, ce n'était rien de moins qu'une révolution culturelle de dégermanisation. Il fallait re-poloniser ces terres "retrouvées". Et pour cela on n'avait pas besoin d'une bibliothèque du dix-huitième siècle. » (p. 218)

9. « Le contenu du 'Kulturwaggon' parti le 3 mars 1945 de Plathe, avec ses dix-sept réfugiées, a été déchargé le 13 mars dans la ville de Sondershausen, puis transporté dans un domaine à Rottleben qui appartenait à Elsa von Rüxleben, la sœur d'Hilda. Jusqu'en juillet, la Thuringe est sous contrôle américain ; elle est ensuite cédée aux Soviétiques en échange de Berlin-Ouest dans le cadre d'un accord entre les puissances victorieuses. Les Rüxleben fuient alors en catastrophe leur château et les objets de la collection de Plathe restent en plan. Des malles et des valises remplies de manuscrits, de livres, de cartes, mais aussi un cycle de tapisseries des Gobelins ainsi que des peintures italiennes et allemandes.
À distance, Karl essaie de reprendre les choses en main. Dans sa première lettre à Bethe du 27 novembre 1945, il tâtonne pour aborder le sujet. Il raconte d'abord longuement sa fuite de Poméranie, décrit le 'provisorium' dans lequel il vit, relate le destin funeste de plusieurs de leurs connaissances communes, exécutées, déportées, suicidées. Il donne des nouvelles du pays dévasté et semble tourner autour du pot, gêné d'aborder de front le sujet qui lui tient vraiment à cœur. Sa préoccupation pour la bibliothèque devait lui paraître déplacée, même futile, dans cette période de grande détresse [...] » (pp. 225-226)

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