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[Discriminations et carrières | Alessio Motta (dir.)]
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Posté: Jeu 31 Oct 2019 22:38
MessageSujet du message: [Discriminations et carrières | Alessio Motta (dir.)]
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Certains aiment, en sociologie empirique particulièrement et en général dans toutes les sciences sociales, les travaux sur les représentations, les ressentis, plutôt que sur les phénomènes eux-mêmes. Si l'on est de ceux-là, on appréciera tout particulièrement cet ouvrage, qui est constitué de verbatims d'entretiens sur les parcours professionnels de personnes discriminées, Noir.e.s et Arabes qualifié.e.s et diplômé.e.s (au moins bac+4), menés par une équipe de cinq jeunes sociologues et étudiant.e.s. Les qualifications des interviewés ont permis d'affronter une palette de problématiques plus ample que celle qui, depuis les années 2000, est répertoriée abondamment et étudiée quelque peu dans divers rapports publics et travaux scientifiques, à savoir la discrimination illégale à l'embauche : ici il est question de tous les moments critiques vécus, de toutes les formes sournoises de sévices, injustices et ségrégations subies par les racisés, depuis leur exclusion des stages jusqu'au fameux « plafond de verre » dans l'évolution de leurs carrières, ainsi que leur stratégies de réorientation vers les milieux communautaires, vers la création d'entreprise déqualifiée ou vers le salariat auprès d'employeurs anglo-saxons. Les autres éléments de variété, bien évidemment, proviennent à la fois des personnalités des intéressés, dont la reconstitution autobiographique est telle qu'eux-mêmes sont portés à amplifier les épisodes remémorés ou au contraire à les minorer voire même à en douter ou à réfuter entièrement leur qualification de discriminations, de peur de tomber dans la victimisation, ou à cause d'une estime de soi irréversiblement atteinte : s'alternent donc les figures des « oncle Tom » avec celles des « Malcolm X », hommes et femmes ; et à la fois des différents enquêteurs, plus ou moins expérimentés, plus ou moins habiles à entrer en empathie avec leurs interlocuteurs et à susciter un récit structuré.
Certes, après une préface suggestive par François Dubet et une longue et instructive introduction par Alessio Motta, directeur de la publication et enquêteur lui-même, laquelle résume bien le cadre des recherches effectuées jusqu'à 2016 sur le racisme et les discriminations au travail par de bonnes références bibliographiques, la mise en présence ce ces textes bruts, dans le registre de l'oralité, avec une intervention scripturale qui semble se limiter à la séparation des paragraphes intitulés par des citations percutantes, témoignages dépourvus de toute introduction, commentaire ou analyse, suscite surtout l'indignation. Ces paroles parlées donnent une image vivace, presque cinématographique, des hommes et des femmes qui les ont prononcées, maximisant l'impact émotif par rapport à des faits dont on oublie souvent que, dans leur atroce diffusion et constante banalisation, ils constituent tout de même des délits impunis de droit pénal et de droit du travail.
Une mention spéciale mérite, pour sa truculence, le dernier témoignage du caïd devenu financier international.


Cit. :


« "Vous savez, vous les euuh, les noirs, finalement un noir comme toi, si tu es intelligent, c'est bien parce qu'on est venu te sortir de ton arbre et c'est bien parce que tu es métissé. Parce que tu es métissé, tu as acquis cette... cette intelligence que peuvent pas avoir d'autres personnes de ton phénotype mais qui eux, pour le coup, n'auraient pas eu la chance d'être métissés"... Donc elle me dit ça. […]
[…]
Je lui renvoie quasiment du tac au tac, mais d'une manière non agressive : "Oui, je comprends effectivement ce que tu me dis, parce que j'ai pu comprendre aussi que l'inégalité homme/femme doit exister. Il y a certaines personnes qui sont partisans de cela et je peux comprendre effectivement qu'aujourd'hui encore on puisse penser qu'il y ait des individus qui sont supérieurs liés à un genre ou liés à un phénotype, même si moi je n'y souscris pas". Et je m'arrête là. Elle comprend où je veux en venir, mais je me dis je m'arrête là parce que je ne veux pas que cette discussion vienne perturber ma performance devant le client. » (pp. 101-102)

« C'est pour ça, mon sentiment toujours, c'est que plus on monte dans la hiérarchie, plus quelque part la discrimination est présente. Quelque part, la discrimination, elle est liée à une certaine estime de soi. Des gens qui montent à un certain niveau dans la hiérarchie, qui montent très haut, ils ont aussi une personnalité qui fait en sorte qu'ils se battent et qu'ils ont une certaine considération pour eux-mêmes. Et j'ai l'impression que trouver quelqu'un de différent dans le même niveau, ça ôte une partie de leur estimation pour eux-mêmes. » (p. 199)

« Il y a pas de raison de revendiquer à ce qu'on soit accepté dans des cercles où les gens sont bien entre eux. C'est à nous de mettre des moyens pour qu'on puisse être dans des lieux, des environnements où on nous accepte, où nous sommes bien. […]
Donc, à aucun moment je me sens ni marginalisé, ni discriminé. J'ai juste, en face, des personnes qui veulent pas que je sois des leurs, parce qu'ils me connaissent pas, ils savent pas où je suis né, ils connaissent pas. Voilà, c'est tout à fait normal. Mais c'est à moi de fournir des efforts supplémentaires pour trouver des gens qui s'intéressent à quelqu'un qui aurait quelque chose à raconter, une histoire, un parcours, qui soit différent de ce qu'ils ont connu jusque là. » (pp. 248-249)

« Là, j'ai lâché le morceau : "Moi, je suis africain et je viens d'un milieu modeste. - Et alors ? - Bah, il y a plusieurs choses : j'ai grandi, vous, vous me parlez d'international, moi, je suis dedans depuis tout petit. Il y a trois langues qui sont parlées à la maison, où j'ai toujours zappé, donc c'est pas un truc […] que j'ai découvert en séjours linguistiques, je suis né là-dedans. Ça donne une gymnastique intellectuelle. M'habituer à une autre culture, je sais. Vu mon parcours académique, j'ai côtoyé toutes les échelles de la société, donc la capacité d'adaptation, je sais ce que c'est. Vous parlez de compétition, vous parlez de bagarre. Moi, la bagarre, je vais pas la découvrir ici. Je la connais depuis que je suis né. Donc, le fighting spirit, c'est pas maintenant, c'est pas la prépa : pour moi, d'avoir le bac, c'était déjà la bagarre. Donc, si vous voulez quelqu'un qui se bat, I'm your man ! […] Tout ça c'est moi, et c'est ce que les autres n'ont pas". Et il a rien dit. Il m'a recruté après et c'est exactement ce qu'il fallait dire. Et j'ai pas honte, je sais ce que je suis et voilà ma force. » (pp. 279-280)

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