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[Disparaître de soi | David Le Breton]
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apo



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Posté: Sam 26 Oct 2019 8:37
MessageSujet du message: [Disparaître de soi | David Le Breton]
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La construction personnelle de soi et sa représentation sociale sont pesantes et énergivores, surtout dans notre monde contemporain grévé d'injonctions. Nombreuses sont donc les raisons et les manières de s'en départir temporairement ou de s'en séparer définitivement. Ces absences, ces blancheurs, ces démissions, telles qu'elles sont décrites en littérature ou rencontrées dans la clinique, sont traitées ici avec grand soin stylistique, remarquable précision d'analyse, convaincante amplitude des cas et circonstances. En comparaison avec les essais de Le Breton que j'ai lus jusqu'ici, je trouve ce texte beaucoup plus accompli et homogène, ce qui rend au sujet traité un aspect, sinon d'exhaustivité, au moins de complétude. Mon seul regret est que, hormis un bref survol initial (cf. cit. 1) et conclusif (cit. 6), les spécificités de la contemporanéité ne soient pas suffisamment mises en évidence, signe que ce texte s'éloigne de la sociologie pour se rapprocher de la philosophie – et bien sûr de la littérature.
Le chapitre premier, « N'être plus personne », est le plus riche en références littéraires : de Robert Walser à Fernando Pessoa, en passant par Samuel Beckett, Paul Auster, Un Homme qui dort de Perec et bien sûr le Bartleby de Melville, on dirait presque que cette forme de disparition ne concerne que les personnages romanesques, si la biographie exemplaire de T. E. Lawrence, dit Lawrence d'Arabie devenu J. H. Ross, ne venait clore le chapitre.
Le ch. 2, « Manières discrètes de disparaître », plus que de discrétion traite de syndromes légers et sans doute réversibles : la disparition dans le sommeil, l'hébétude du jeu de billes japonais nommé « pachinko », la fatigue désirée (notamment par le sport) et sa parente subie : le burn out au travail, les dépressions (au pluriel), le syndrome des personnalités multiples (abondamment traité au cinéma) et enfin la monomanie, représentée étrangement par une autre et unique référence littéraire : La Défense Loujine de Nabokov.
Le long ch. 3 est consacré spécifiquement à l'adolescence. Nombreuses sont les formes d'« ordalie » qui constituent et représentent la construction identitaire à l'âge pré-adulte, entre tentatives de se débarrasser du soi de l'enfance et tentations d'aller au-devant de l'incertitude de l'avenir. « Errance d'espace, errance à soi » analyse en profondeur la fugue, et il est suivi par le cas – objet littéraire et cinématographique – de Chris McCandless en errance tragique « into the wilderness ». Les aliénations dans le virtuel sont traitées aussi dans deux sous-chapitres, dont le second dédié au phénomène nommé « Hikikomori » au Japon : le refus de tout engagement scolaire, professionnel et social jusqu'à une vie de quasi claustration. Suit, dans « La disparition dans l'autre », un bref exposé sur l'adhésion sectaire et l'intégrisme religieux. Ensuite, il est question d'anorexie chez les adolescentes. Deux sous-chapitres sont consacrés à la « défonce », par l'alcoolisation festive et les drogues ; enfin les pratiques d'évanouissement délibéré – jeux d'asphyxie – sont explorées. Le ch. se termine par un bilan de ces pratiques adolescentes sous le titre : « Disparaître et revenir ».
Le ch. 4, de façon quelque peu symétrique, traite de la vieillesse, et développe la thèse intrigante que la maladie d'Alzheimer est au moins en partie une stratégie pour « disparaître de son existence », lorsque et dans la mesure où celle-ci est vécue comme étant diminuée et insatisfaisante. Davantage que la question des lésions cérébrales – qui ne sauraient de toute manière expliquer l'ensemble des démences séniles – est affrontée celle du dépouillement de la condition sénile contemporaine et du lâcher-prise. Quelques références littéraires et cinématographiques ici aussi : le merveilleux film de Hannecke, Amour (2012), le témoignage de Rezvani, L'Éclipse (2007), et, déjà, La Vieillesse de Simone de Beauvoir (1970) ; le ch. se termine par un « Accompagner le détachement » que plusieurs lecteurs de nos âges trouveront sans doute utile.
Le ch. 5 traite la problématique très intrigante et évocatrice du « Disparaître sans laisser d'adresse ». Curieusement, cette pratique qui peut aller de pair avec la pathologie de l'amnésie, semble se développer de façon épidémique au Brésil actuellement. Un sous-chapitre est consacré aux trappeurs et autres Indiens blancs aux XVIII-XIXe s. ; deux, concernant les disparitions contemporaines, font abondamment référence à l'enquête journalistique de H. Prolongeau (2001) ; ensuite la plus célèbre énigme de disparition du début du XXe s. est rappelée, celle du physicien sicilien Majorana sur laquelle Leonardo Sciascia et plus récemment E. Klein ont écrit ; enfin, le chapitre se termine par un tour d'horizon littéraire entre Pirandello, Simenon et encore Paul Auster.
Le ch. 6, « Soi comme fiction » esquisse une conceptualisation de l'identité « comme processus », notamment en faisant usage du fameux séminaire de Lévi-Strauss, et d'autres sources de sociologie théorique. Curieusement, le travail de Ricœur sur l'identité narrative n'est pas cité, et son nom à peine mentionné avec celui d'U. Beck.
La conclusion, « Ouverture : Les tentations de la subjectivité contemporaine » ne saisit pas l'opportunité, comme je l'ai noté, d'approfondir les spécificités du contemporain ; par contre ; elle « ouvre » sur des réflexions intemporelles comme celles inspirées par la notion taoïste du Wu-Wei et se termine sur une citation très généralisante de Montaigne, qui peut tout autant se référer à la disparition de soi qu'à des activités beaucoup plus anodines, telles l'écriture, la lecture, le voyage, la marche voire la méditation...


Cit. :


1. « L'individu est désormais sans orientation pour se construire, ou plutôt il est confronté à une multitude de possibles et renvoyé à ses ressources propres. Ce manque d'étayage social et l'absence de régulation extérieure ne facilitent pas toujours l'accès à l'autonomie. Tout individu est pourtant responsable de soi, même s'il manque des moyens économiques, et surtout symboliques, pour assumer une liberté qu'il n'a pas choisie mais qui lui est octroyée par le cadre démocratique de nos sociétés. Et il est seul dans cette recherche. Il ne dispose plus à son entour, comme autrefois, d'un cadre politique pour s'affirmer dans une lutte commune, il n'est plus porté par une culture de classe et un destin partagé avec d'autres. » (pp. 14-15)

2. « Ces existences sur le fil du rasoir montrent la dimension anthropologique de cette figure de l'effacement [la disparition de soi]. Elle n'est pas une excentricité ou une pathologie, mais une expression radicale de liberté, celle du refus de collaborer en se tenant à distance ou en se soustrayant à la part la plus contraignante de l'identité au sein du lien social. Elles nous disent ce mélange de force et de fragilité inhérent au sentiment de soi, et le fait que l'on peut aussi se défaire de soi pour s'inventer autre quand la nécessité intérieure domine. » (pp. 49-50)

3. « L'expérience de la défonce radicalise l'usage des drogues ou de l'alcool, elle n'est plus une quête de sensations, mais d'emblée une recherche de disparition, une passion de la syncope. Exister par intermittence, avec des phases de retrait, et non plus dans la continuité de soi. Déni chimique de la réalité, quête symbolique du coma, de la blancheur pour ne plus être atteint par les aspérités de l'environnement. Emprisonnement du temps dans les effets recherchés d'une molécule, même s'il faut pour cela se démettre de soi au profit de la régulation chimique. » (p. 117)

4. « Si certaines démences s'enracinent sans doute sur des dommages cérébraux, la lésion peut aussi être une conséquence du lâcher-prise, et non son origine, comme si l'individu indifférent désormais à son existence se désolidarisait également de son cerveau, abandonnait son corps en ne le soutenant plus. » (p. 151)

5. « Le sentiment d'identité est le lieu toujours en mouvement où l'individu éprouve sa singularité et sa différence. Il est l'héritage de l'histoire passée à l'intérieur d'une configuration sociale et affective, et des innombrables identifications dont l'influence ne cesse de se redéfinir au cours de l'existence [...] » (p. 182)

6. « D'où, dans nos sociétés, l'importance de l'autobiographie, ou du blog, pour les jeunes générations, la nécessité de se dire pour savoir qui l'on est. » (p. 189)

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Auteur    Message
Franz



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Posté: Sam 26 Oct 2019 12:01
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Voilà une note de lecture enthousiasmante sur un sujet particulièrement intéressant. Merci apo !
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